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Hommage à Abdelkader Zghal, sociologue des mutations (5 avril 1931 – 22 février 2015)

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Abdelkader Zghal vient de nous quitter, à l’âge de 84 ans environ. Sa disparition constitue une perte pour les sciences sociales du Maghreb et du Moyen-Orient d’autant que sa carrière de chercheur s’étale sur plus d’un demi-siècle d’investigations, empiriques et théoriques, effectuées pour l’essentiel au sein du CERES (Centre d’études et de recherches économiques et sociales) où il était, avant son départ à la retraite, directeur du département de sociologie.

Ce qui le distinguait était à la fois une démarche analytique tournée vers les débats scientifiques, une capacité d’écoute de l’Autre et l’usage continuel des mots d’esprit. Il proposait, avec acuité, finesse et distanciation, des réponses aux questions fondamentales posées, du début des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980, au sein de la « Revue Tunisienne des Sciences Sociales » (RTSS), quand le CERES était à la pointe de la recherche pluridisciplinaire (sociologie, psychologie, économie, histoire, démographie et linguistique).

Durant cette période, les débats de société et de recherche portaient, tour à tour, sur la paysannerie et la sédentarisation, le système coopératif et la réforme agraire, le nationalisme et la construction de l’Etat, la mémoire nationale, la jeunesse, le féminisme, la violence et l’islamisme.

La trame de fond était constituée par les rapports entre Etat, Histoire et société perçus dans une perspective sociologique axée sur les mutations qui affectent les relations sociales et culturelles, en propulsant les dynamiques de changement, au travers du processus de modernisation étatique et des mouvements sociaux structurés par le politique et l’idéologique. Il en était ainsi, selon les contextes historiques, du nationalisme puis du féminisme et enfin de l’islamisme qui se sont relayés ici, comme dans le reste du monde musulman, selon des logiques de continuité et de rupture.

Le propre des mutations sociales et historiques est de drainer des changements en profondeur, selon des rythmes rapides et accélérés. Tel fut le cas de la Tunisie contemporaine qui connut, en un laps de temps relativement court, correspondant à une ou deux générations, des transformations substantielles de ses structures démographiques, familiales, éducatives, économiques et culturelles.

Interpellé en tant que sociologue, Zghal prenait soin d’ajuster ses angles d’analyse et de sélectionner ses outils en vue de trouver la posture appropriée permettant de comprendre et d’expliquer les phénomènes étudiés. Il n’était pas prisonnier d’une théorie précise, malgré l’attrait qu’il eut pour les approches de Marx et de Gramsci, puis de Weber et, plus tard, de Habermas.

Zghal avait l’avantage de partir des situations vécues pour examiner la pertinence des constructions théoriques, sans jamais perdre de vue la distinction entre « objet de désir »  et « objet de recherche scientifique », selon sa propre distinction.

Chercheur du début à la fin de sa carrière professionnelle qui s’est prolongée jusqu’aux derniers jours, fidèle à lui-même, sans avoir cédé à devenir « homme public » ou « intellectuel organique », il tenait à sa vocation de chercheur qui est devenue, au fil du temps, sa manière de faire et d’être, son ethos et son style de vie.

C’est de la sorte qu’il joua, comme en témoignent ses nombreuses contributions scientifiques, un rôle de pionnier dans l’émergence de la sociologie tunisienne et maghrébine. En assumant successivement les fonctions de président de l’Association de sociologie et de l’Association d’anthropologie sociale et culturelle, il ne cessait de dialoguer avec les différentes générations, avec modestie et esprit d’ouverture. Son entrée à l’Association arabe de sociologie lui permit d’élargir ses horizons qui étaient, en réalité, universels.

La fidélité à la vocation de chercheur mise au-dessus de toute autre passion ne l’empêchait pas de défendre des positions ou de s’engager politiquement. S’il fut le premier secrétaire général du syndicat de l’enseignement supérieur, il n’hésita point d’adhérer récemment au mouvement de Nida Tounes, « pour ne pas mourir idiot » disait-il, dans une lettre adressée au Journal « Le Maghreb », en précisant qu’il ne voulait pas que son petit-fils vive sous le règne des islamistes.

Zghal continua de travailler jusqu’à la fin de ses jours, en évacuant l’idée de la mort dont il ne parlait jamais malgré la maladie qui le rongeait de l’intérieur. Son principal souci exprimé lors des dernières rencontres était de lancer un nouveau programme de recherche axé sur la naissance d’un nouvel ordre politique et les transformations affectant les principales structures d’appartenance et d’affiliation : la Centrale syndicale, Nida Tounes, Ennahda et les organisations féministes : « le débat public interne, disait-il, est d’une grande richesse pour la recherche en sciences sociales».

Par le biais de ce programme, il cherchait à poser les « bonnes questions », à partir d’hypothèses audacieuses et de cadres d’interprétation novateurs dans la mesure où nous vivons, ces dernières années, une situation inédite et que les instruments des sciences sociales forgés aux XIXème et XXème siècles sont souvent inaptes de rendre compte des nouvelles dynamiques sociétales.

Parmi les hypothèses audacieuses, Zghal osait comparer les islamistes aux Perspectivistes de l’extrême-gauche et les députés voilées d’Ennahda aux militantes noires américaines des années 1960. Auparavant, en adoptant la démarche comparative qui est la démarche sociologique par excellence, il situa la trajectoire politique de la Tunisie, « la dernière république civile du monde arabe », entre le Mexique et la Turquie, entre le parti hégémonique et l’armée laïque. Pour les cadres d’interprétation, il adoptait le paradigme des sphères publiques qu’il ne cessait de modifier en fonction des données du terrain. C’est pour cela qu’il introduisit, dans le débat politique tunisien, la notion de « compromis historique » en l’articulant à la problématique de la « société civile » pour penser le processus historique enclenché par « le dialogue national » qui permit l’alternance au pouvoir et la fin de l’hégémonie islamiste.

Côté jardin de la recherche, le rendez-vous quotidien avait pour cadre le Café Safsaf et parfois en contre-bas de ce lieu populaire, là où il aimait siroter un thé à la menthe et commenter les nouvelles avec un esprit d’humour qui accompagnait constamment ses propos tenus en compagnie des habitués ou des amis de passage.

Deux semaines avant son départ, Si Abdelkader voulait, en « bon vivant », réunir ses proches, autour d’une table, à la Goulette, pour festoyer en toute convivialité. Par cet art de l’échange intellectuel et humain qu’il pratiquait au quotidien, il se plaçait de l’autre côté du monde de la vanité. Que son âme repose en paix.

- Mohamed Kerrou

Faculté de droit et des sciences politiques de Tunis

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