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Entre vérité, mythe et histoire

Traduit de l’anglais par Abdou Filali-Ansary

William H. McNeill, “Mythistory or, Myth, Truth, History and Historians », in Mythistory and Other Essays, University of Chicago Press, 1986

Le mythe et l’histoire sont proches dans la mesure où les deux expliquent, en proposant une narration, comment les choses auraient évolué. Toutefois, le langage courant considère que le mythe est faux alors que l’histoire est, ou aspire à être, vraie. En conséquence, un historien qui rejette les conclusions d’un autre les qualifie de mythiques, tout en tenant ses propres opinions pour vraies. Ce qui semble vrai à un historien paraît faux à un autre ; dès son énonciation, la vérité d’un historien devient un mythe pour un autre.

Il y a un peu plus d’un siècle, lorsque l’histoire a été instituée pour la première fois en tant que discipline universitaire, nos prédécesseurs ont reconnu ce dilemme et pensaient lui avoir trouvé une solution. La critique scientifique des sources permettrait de clarifier les faits, après quoi un historien consciencieux et attentif n’avait qu’à organiser les faits en un récit lisible pour produire une histoire véritablement scientifique. Et la science, bien sûr, comme les étoiles du firmament, était vraie et éternelle, comme Newton et Laplace l’avaient démontré, à la satisfaction de toutes les personnes raisonnables partout.

Pourtant, en fait, le révisionnisme[1] a continué de prévaloir au sein de la profession historique nouvellement instituée, comme au temps d’Hérodote. Le temps d’une ou deux générations, la volatilité des reconstitutions historiques pouvait être expliquée par la découverte de nouveaux faits grâce à un travail assidu dans les archives. Toutefois, au début du XXe siècle, des historiens à l’esprit critique ont commencé à réaliser que l’arrangement des faits pour construire un récit impliquait des jugements subjectifs et des choix intellectuels qui n’avaient rien à voir avec la critique des sources, qu’elle soit scientifique ou non.

En réagissant contre une vision quasi mécanique de la méthode scientifique, il est facile de sous-estimer ce qui a été effectivement accompli. Car l’idéal d’une histoire scientifique a permis à nos prédécesseurs d’éviter certaines formes de distorsion. En particulier, les historiens du XIXe siècle avaient pratiquement dépassé les anciennes controverses religieuses. L’histoire protestante et catholique de l’Europe d’après la Réforme n’est plus produite par des écoles séparées et distinctes – une transformation joliment illustrée dans le monde anglo-américain par la carrière de Lord Acton, un catholique qui a occupé la chaire Regius à l’université de Cambridge[2] et qui été rédacteur en chef de la première Cambridge Modern History. Ce fut une grande réussite. Il en a été de même pour l’accumulation d’un énorme fonds de données exactes et fiables grâce à un travail minutieux sur les archives, qui a permis à l’écriture de l’histoire dans le monde occidental d’atteindre un niveau de profondeur, une portée, une amplitude et un degré de précision nettement supérieurs par rapport à tout ce qui était possible auparavant. Aucun historien formé dans le cadre de cette tradition savante ne devrait sous-estimer les convictions des prédécesseurs, qui ont tant travaillé dans les archives.

Pourtant, les limites de l’histoire scientifique étaient bien plus contraignantes que ne croyaient ses propres adeptes. Les faits qui pouvaient être établis au-delà de tout doute raisonnable restaient insignifiants dans le sens où ils ne donnaient pas, par eux-mêmes et en eux-mêmes, de sens ou d’intelligibilité à la trace du passé. Un catalogue d’informations certaines et incontestables, même s’il est organisé chronologiquement, reste un catalogue. Pour devenir une histoire, les faits doivent être rassemblés selon un schéma compréhensible et crédible ; et lorsque cela aura été réalisé, le portrait du passé qui en résultera pourra également devenir utile – une sorte de leçon de sagesse pratique dont les gens pourront s’inspirer pour prendre des décisions et agir.

La reconnaissance des formes et modèles que pratiquent les historiens est une réalisation remarquable de l’intelligence humaine. Elle est réalisée en accordant une attention sélective à l’ensemble des stimuli qui envahissent constamment notre conscience. Ce n’est qu’en écartant certaines données, c’est-à-dire en les reléguant à l’état de bruit de fond devant être ignoré, que ce qui compte le plus dans une situation donnée peut devenir reconnaissable. Une action appropriée suit. Voici le grand secret du pouvoir humain sur la nature et sur nous-mêmes. La reconnaissance des formes est ce que font les spécialistes des sciences naturelles ; c’est ce que les historiens ont toujours fait, qu’ils le sachent ou non.

Pour un modèle donné, seuls certains faits comptent. Autrement, un encombrement inutile obscurcit ce que nous recherchons : des relations perceptibles entre des faits importants. C’est cela et cela seul qui constitue un modèle intelligible, donnant un sens au monde, que ce soit le monde de la physique et de la chimie ou le monde des groupes humains interagissant dans le temps que les historiens considèrent comme leur domaine particulier. Les spécialistes en sciences naturelles sont impitoyables dans la sélection des aspects des données sensorielles auxquels l’attention doit être accordée, à l’exclusion de tout le reste. Leurs modèles sont désignés comme des théories, dont la plupart sont héritées des prédécesseurs. Mais, comme nous le savons maintenant, même les vérités de Newton devaient être affinées. La science naturelle n’est ni éternelle ni universelle ; elle est au contraire historique et évolutive, parce que les scientifiques n’acceptent une nouvelle théorie que lorsqu’elle embrasse un éventail plus large de phénomènes ou parvient à une explication plus élégante des faits (observés de manière sélective) que ce qu’on a pu faire.

Aucun consensus comparable ne prévaut parmi les historiens. Pourtant, nous ne devons pas désespérer. La grande et évidente différence entre les spécialistes des sciences naturelles et les historiens est la plus grande complexité du comportement que les historiens cherchent à comprendre. La principale source de complexité historique réside dans le fait que les êtres humains réagissent à la fois au monde naturel et entre eux, principalement par la médiation de symboles. Cela signifie, entre autres, que toute théorie sur la vie humaine, si elle est largement partagée, modifiera le comportement réel, généralement en incitant les gens à agir comme si la théorie était vraie. Les idées et les idéaux sont ainsi auto-validés dans des limites remarquablement élastiques. Il en résulte une extraordinaire mobilité comportementale. Le recours aux symboles, en effet, a desserré le lien entre la réalité extérieure et les réponses humaines, nous libérant de l’instinct en nous mettant à la dérive sur une mer d’incertitude. Les êtres humains ont ainsi acquis une nouvelle capacité de commettre des erreurs, mais aussi de changer, de s’adapter, et d’apprendre de nouvelles façons de faire. D’innombrables erreurs, corrigées par l’expérience, ont fini par faire de nous des seigneurs de la création comme aucune autre espèce sur terre ne l’a jamais été auparavant.

Le prix de cette réalisation est le caractère élastique et inexact de la vérité, et en particulier des vérités sur la conduite humaine. Ce qu’un groupe particulier de personnes comprend, croit et fait, même s’il est tout à fait absurde pour les étrangers, peut néanmoins cimenter les relations sociales et permettre aux membres du groupe d’agir ensemble et d’accomplir des exploits autrement impossibles. De plus, l’appartenance à un groupe et la participation à ses souffrances et à ses triomphes donnent un sens et une valeur aux vies humaines individuelles. Toute autre forme de vie ne vaut pas la peine d’être vécue, car nous sommes des créatures sociales. En tant que tels, nous devons partager des vérités entre nous, et pas seulement des vérités sur les atomes, les étoiles et les molécules, mais sur les relations humaines et les gens qui nous entourent.

Les vérités partagées qui sanctionnent l’effort commun ont une valeur évidente pour la survie du groupe. Sans un tel ciment social, aucun groupe ne peut se maintenir longtemps. Pourtant, pour les étrangers, des vérités de ce type sont susceptibles de ressembler à des mythes, sauf dans les cas (relativement rares) où l’étranger est susceptible de se convertir et trouve un accueil au sein du groupe particulier en question.

L’histoire dont nous disposons consiste en une succession sans fin d’apparitions et de dissolutions de groupes humains, chacun uni par ses propres croyances, idéaux et traditions. Les sectes, les religions, les tribus et les États, depuis l’antique Sumer et l’Égypte pharaonique aux temps modernes, ont fondé leur cohésion sur des vérités partagées – vérités qui différaient d’un temps et d’un endroit à l’autre avec une variété riche et audacieuse. Aujourd’hui, la communauté humaine reste divisée en un grand nombre de groupes différents, chacun attaché à sa propre version de la vérité sur lui-même et sur ceux qui sont exclus de sa communauté. Tout porte à croire que ce type de fragmentation sociale et idéologique se poursuivra indéfiniment. Dans un tel tourbillon d’opinions contradictoires, où peut-on espérer localiser la vérité historique ? Avant que les communications modernes ne nous familiarisent avec la variété des systèmes d’idées dans notre conscience, cette question n’était pas particulièrement aiguë. Les individus ont presque toujours grandi dans des communautés relativement isolées où on entretenait une vision du monde plus ou moins homogène. Des questions importantes avaient été réglées depuis longtemps par les prophètes et les sages, il n’y avait donc pas de raison de remettre en question ou de modifier la sagesse traditionnelle. En effet, il y avait de fortes contraintes positives sur tout novateur potentiel qui menaçait de bouleverser le consensus hérité. Il est vrai que les climats d’opinion ont fluctué, mais les changements sont venus subrepticement, habituellement déguisés en commentaires de textes anciens et prétendant simplement expliquer les significations originales. La flexibilité était considérable, comme le montre la pratique moderne de la Cour Suprême des États-Unis ; mais dans cet ordre traditionnel de l’intellect, tout de même, les étrangers qui ne partageaient pas l’orthodoxie dominante étaient rejetés et ignorés lorsqu’ils ne pouvaient pas être convertis. La foi de nos prédécesseurs dans une méthode scientifique qui rendrait l’histoire écrite absolument et universellement vraie n’était qu’un exemple récent d’un tel système de croyances. Ceux qui l’ont adopté ne ressentaient pas le besoin de prêter attention aux ignorants qui n’avaient pas accepté les vérités de la « science moderne ». Comme d’autres vrais croyants, ils ont donc été épargnés de prendre au sérieux les points de vue des autres ou de s’interroger sur les limites de leur propre vision de la vérité historique.

Mais on nous refuse le luxe d’un tel esprit de clocher. Nous devons compter avec des croyances multiplexes et concurrentes – laïques aussi bien que transcendantales, révolutionnaires et traditionnelles – qui résonnent parmi nous. De plus, des systèmes d’idées professionnelles partiellement autonomes ont proliféré au cours du siècle dernier. Les plus importantes pour les historiens sont les sciences dites sociales – anthropologie, sociologie, science politique, psychologie et économie – ainsi que les nouvelles disciplines de l’écologie et de la sémiologie. Le droit, la théologie et la philosophie imprègnent également le champ de la connaissance avec lequel les historiens sont censés traiter. En outre, d’innombrables auteurs individuels, chacun avec son propre assortiment d’idées et d’hypothèses, rivalisent pour attirer l’attention. Le choix est partout ; la dissidence se transforme en confusion cacophonique ; ma vérité se dissout dans votre mythe avant même que je puisse mettre des mots sur le papier.

La foi libérale, bien sûr, soutient que dans un marché libre des idées, la vérité finira par prévaloir. Je ne suis pas prêt à abandonner cette foi, aussi consternante que soit notre confusion actuelle. L’expérience libérale, après tout, n’a que deux cent cinquante ans environ, et à une échelle de temps historique appropriée, il est trop tôt pour en être sûr. Pourtant, la confusion est incontestable. La question de savoir si l’incertitude qui en résultera sera acceptable pour un grand nombre de personnes dans les moments difficiles à venir est une question qui mérite d’être posée. Les musulmans iraniens, les communistes russes et les sectaires américains (religieux et autres) présentent tous des symptômes de détresse aiguë face aux incertitudes morales, générées par l’exposition à des vérités concurrentes. De toute évidence, la volonté de croire est aussi forte aujourd’hui qu’à n’importe quel moment dans le passé ; et les vrais croyants souhaitent presque toujours créer une communauté de fidèles, afin de pouvoir vivre plus confortablement, à l’abri de dissensions gênantes.

La réponse dominante à une confusion de plus en plus partagée à l’échelle de l’humanité a été l’intensification de l’attachement personnel, d’abord aux groupes nationaux puis infranationaux, chacun avec ses propres idéaux et pratiques distincts. Comme on pouvait s’y attendre, la profession d’historien a fidèlement reflété et contribué à transmettre ces changements d’humeur. Ainsi, les pères fondateurs de l’American Historical Association et leurs successeurs immédiats avaient l’intention de faciliter la consolidation d’une nouvelle nation américaine en écrivant l’histoire nationale dans un moule de l’homme européen blanc « WASP »[3], tout en revendiquant une filiation avec une tradition de la civilisation occidentale qui remontait, à travers l’Europe moderne et médiévale, aux anciens Grecs et Hébreux. Cette version de notre passé a été très largement répudiée dans les années 1960, mais les révisionnistes iconoclastes n’ont pas besoin de remplacer ce qu’ils ont attaqué avec leur vision architectonique propre. Au lieu de cela, l’énergie scientifique s’est concentrée sur la découverte de l’histoire de divers segments de la population qui avaient  été ignorés ou maltraités par des historiens des générations du passé : en particulier les femmes, les Noirs et d’autres minorités ethniques au sein des Etats-Unis et les peuples colonisés au-delà des frontières nationales.

Une telle activité était conforme à notre rôle professionnel traditionnel, qui nous incite à aider à définir les identités collectives dans des situations ambiguës. La conscience d’un passé commun, après tout, est un complément puissant à d’autres façons de définir qui « nous » sommes. Une tradition orale, parfois presque indifférenciée de la sagesse pratique incarnée dans la langue elle-même, veut que tout le monde ait besoin d’un univers social stable où les frontières au sein du groupe sont évidentes. Mais avec la civilisation, les ambiguïtés se sont multipliées et l’histoire écrite formelle est devenue utile pour définir un « nous » en opposition à un « eux ». Au début, l’ambiguïté centrale caractérisait les rapports entre gouvernés et gouvernants. Les conquérants étrangers qui vivaient des impôts perçus de leurs sujets étaient au mieux un mal nécessaire lorsqu’ils étaient vus du plus bas de la société civilisée. Pourtant, dans certaines situations, en particulier face à une catastrophe naturelle ou à une attaque extérieure, des arguments pourraient être avancés en faveur de la communauté, même entre contribuables et consommateurs. En tout cas, les récits historiques ont commencé par être des listes royales, des généalogies royales et des vœux de faveur divine – des moyens évidents de consolider le moral des dirigeants et d’affirmer leur légitimité aux yeux de leurs sujets.

L’histoire juive a souligné le pouvoir de Dieu sur les affaires humaines, réduisant l’écart entre les dirigeants et les gouvernés en soumettant tout le monde à la divine Providence. Les Grecs déclaraient que tous les hommes sont libres et égaux, qu’ils ne sont soumis à personne, mais liés par une commune obéissance à la loi. La valeur pour la survie de ces deux visions de la condition humaine est assez évidente. Un peuple uni par la peur et l’amour de Dieu se sent réconforté par une aide présente en période de difficultés, comme le montre l’histoire juive. Le moral peut régulièrement survivre aux catastrophes ; les disputes et les différences internes sont atténuées sous le poids d’une soumission commune à Dieu. L’idéal grec de liberté devant la loi n’est pas moins pratique dans le sens où une coopération volontaire est susceptible de susciter un effort collectif maximal, que ce soit en temps de guerre ou de paix.

L’interaction entre ces deux idéaux parcourt l’histoire de la civilisation occidentale, mais ce n’est pas le lieu de se lancer dans une analyse historiographique détaillée. Permettez-moi simplement de remarquer que notre héritage professionnel issu de l’historiographie nationaliste libérale du dix-neuvième siècle s’appuyait principalement sur le modèle grec d’Hérodote en mettant l’accent sur la valeur suprême de la liberté politique au sein d’un État territorialement défini.

La Première Guerre mondiale a constitué une catastrophe pour cette vision libérale et nationaliste des affaires humaines, car la liberté qui a permis un combat aussi coûteux et meurtrier ne semblait plus être l’aboutissement plausible de toute expérience historique. Le boom, l’effondrement et la Seconde Guerre mondiale n’ont rien fait pour clarifier la question, et la multiplication des historiographies infranationales depuis les années 1950 n’a fait qu’augmenter notre confusion professionnelle. Qu’en est-il de la vérité au milieu de cet affaiblissement des certitudes anciennes, de l’émergence de nouveaux thèmes et de l’élargissement des sensibilités ? Qu’est-ce qui compte vraiment ? À quoi devons-nous faire attention ? Que faut-il négliger ? Tous les groupes humains aiment être flattés. Les historiens sont donc perpétuellement tentés de se conformer aux attentes en décrivant les personnes sur lesquelles ils écrivent comme ils le souhaitent. Il en résulte un mélange de vérité et de mensonge, mêlant histoire et idéologie. Les historiens sont susceptibles de sélectionner des faits pour montrer que nous, qui que nous soyons, nous nous conformons à nos principes chers : que nous sommes, selon les cas, libres avec Hérodote, sauvés avec Augustin, ou opprimés avec Marx. Les détails indésirables indiquant que le groupe n’a pas été à la hauteur de ses idéaux peuvent être contournés ou complètement omis. Le résultat est mythique : le passé tel que nous le voulons, simplifié en toute sécurité dans un concours entre les bons et les méchants, « nous » et « eux ». La plupart des histoires nationales et la plupart des histoires de groupe sont de ce type, bien que l’intensité du clair-obscur varie grandement, et parfois un historien devient un traître au groupe qu’il étudie en tentant de démasquer ses prétentions. Les groupes qui luttent pour la conscience de soi et les groupes dont le statut habituel semble menacé sont similaires et exigent (et obtiennent) des portraits vivants et simplifiés de leurs vertus admirables et de leurs souffrances imméritées. Des groupes habitués au pouvoir et plus sûrs de leur cohésion interne peuvent se permettre d’accepter des portraits plus subtilement modulés de leurs réussites et de leurs échecs, ainsi qu’à aligner les pratiques avec les principes.

Les historiens réagissent à ce type d’équilibre en exprimant divers degrés d’engagement et de détachement envers les causes qu’ils décrivent et en insufflant divers degrés d’intensité émotionnelle dans leurs pages à travers des choix de mots particuliers. La vérité, la persuasion, l’intelligibilité reposent beaucoup plus sur ce niveau de l’art des historiens que sur la critique de la source. Mais, comme je l’ai dit au début, la vérité d’une personne est le mythe d’une autre, et le fait qu’un groupe de personnes accepte une version donnée du passé ne rend pas cette version plus vraie pour les étrangers.

Pourtant, nous ne pouvons pas nous permettre de rejeter la flatterie qu’on adresse au moi collectif comme une erreur stupide et méprisable. Après tout, les mythes sont souvent auto-validés. Une nation ou tout autre groupe humain qui sait se comporter dans des situations de crise parce qu’il a hérité d’une tradition historiographique héroïque, qui raconte comment les ancêtres ont résisté à leurs ennemis avec succès, est plus susceptible d’agir efficacement ensemble qu’un groupe dépourvu de traditions du même genre. La conduite de la Grande-Bretagne en 1940 montre comment la politique mondiale peut être réorientée par un tel héritage. L’historiographie flatteuse fait plus qu’aider un groupe donné à survivre en affectant l’équilibre des pouvoirs entre les peuples belligérants, car une version idéalisée du passé peut également permettre à un groupe d’êtres humains de se rapprocher de ses idéaux les plus nobles. Ce qui est peut évoluer vers ce qui devrait être, étant donné l’engagement collectif devant une flatteuse image de soi. Le mouvement des droits civiques des années 50 et 60 illustre ce phénomène parmi nous.

Ces manifestations collectives sont d’une très grande importance. La croyance en la vertu et la justice de sa cause est une sorte d’illusion nécessaire pour les êtres humains, individuellement et collectivement. Une version corrosive de l’histoire qui met l’accent sur toutes les divergences récurrentes entre l’idéal et la réalité dans le comportement d’un groupe donné rend plus difficile pour les membres du groupe en question d’agir de manière cohérente et en bonne conscience. Ce genre d’histoire est en effet très coûteux. Aucun groupe ne peut se le permettre pendant longtemps.

D’un autre côté, les mythes peuvent induire en erreur de manière désastreuse. Un portrait du passé qui dénigre les autres et fait, naïvement et sans retenue, l’éloge des idéaux et des pratiques d’un groupe donné peut déformer l’image d’un peuple sur les étrangers de sorte que les relations extérieures commencent à n’être que de mauvaises surprises. La confiance dans ses propres principes supérieurs et ses bonnes intentions peut simplement inciter les autres à résister aux missionnaires de la vraie foi, dûment accrédités, quelle que soit cette foi. Les États-Unis et l’Union soviétique ont rencontré leur part de ce genre de surprise et de déception depuis 1917, lorsque Wilson et Lénine ont proclamé leurs recettes respectives pour guérir les maux du monde. Dans des cas plus extrêmes, des versions mythiques et flatteuses du passé peut pousser un peuple à un comportement suicidaire, comme nous le rappellent les derniers jours d’Hitler.

D’une manière plus générale, il est évident que des versions mythiques et flatteuses de groupes rivaux servent simplement à intensifier leur capacité de conflit. Avec le récent accroissement inouï du pouvoir destructeur des armes, le durcissement de la cohésion du groupe au niveau de l’État souverain menace clairement la survie de l’humanité alors que, à l’intérieur des frontières nationales, l’ordre civique connaît de nouvelles tensions lorsque les groupes infranationaux se donnent des historiographies remplies d’oppresseurs vivant à côté et, peut-être, profitant toujours des fruits des injustices passées.

Les grands historiens ont toujours répondu à ces difficultés en élargissant leurs sympathies au-delà des frontières étroites du groupe. Hérodote entreprit de célébrer la gloire autant des Hellènes que des Barbares ; Ranke a cherché à savoir ce qui était réellement arrivé aux nations protestantes et catholiques, latines et allemandes. Et d’autres pionniers de notre profession ont également élargi la gamme de leurs sympathies et sensibilités, au-delà des limites précédemment reconnues, sans jamais échapper entièrement, ou même souhaiter échapper, au genre d’attitude partisane impliquée dans l’acceptation des hypothèses et croyances générales qui se sont imposées à des moments et lieux particuliers.

Où faut-il placer sa loyauté ? C’est la question suprême de la vie humaine, elle est particulièrement aiguë à une époque cosmopolite comme la nôtre où les choix abondent. L’appartenance à un groupe bien soudé rend la vie digne d’être vécue en donnant aux individus quelque finalité à servir, au-delà de soi-même à servir et sur lequel ils peuvent compter en matière de conseils personnels, de compagnonnage et d’aide. Mais plus ces liens sont forts, plus la rupture avec le reste de l’humanité est nette. La solidarité de groupe est toujours maintenue, au moins en partie, par l’exportation de frictions psychiques à travers les frontières, projetant des animosités sur un ennemi extérieur afin de renforcer la cohésion collective au sein du groupe lui-même. En effet, quelque chose à craindre, à haïr et à attaquer est probablement nécessaire à la pleine expression des émotions humaines ; et depuis que les animaux prédateurs ont cessé de menacer, les êtres humains se craignent, se détestent et se combattent.

Les historiens, en aidant à définir « nous » et « eux », jouent un rôle considérable dans la concentration de l’amour et de la haine, les deux principaux ciments du comportement collectif connus de l’humanité. Mais la création de mythes pour des groupes rivaux est devenue un jeu dangereux au cours de l’ère atomique, et nous pouvons très bien nous demander si une alternative nous est disponible.

En principe, la réponse est évidente. L’humanité entière possède un point commun que les historiens peuvent espérer comprendre aussi fermement qu’ils peuvent comprendre ce qui unit n’importe quel groupe considéré comme inférieur. Au lieu de renforcer les conflits, comme le fait inévitablement l’historiographie étroitement locale, une histoire du monde intelligible pourrait diminuer la létalité des rencontres de groupe en cultivant un sentiment d’identification individuelle avec les triomphes et les tribulations de l’humanité entière. En effet, il me semble que c’est là un devoir moral de la profession d’historien à notre époque. Nous devons développer une histoire œcuménique, avec beaucoup de place pour la diversité humaine dans toute sa complexité.

Pourtant, un historien avisé ne dénigrera pas un attachement intense à de petits groupes. C’est essentiel au bonheur personnel. Dans toutes les sociétés civilisées, un enchevêtrement de groupes sociaux qui se chevauchent revendique la loyauté humaine. On peut donc s’attendre à ce que toute personne ait des engagements multiples et des identités publiques plurielles, jusqu’à et y compris l’appartenance à la race humaine et à la communauté ADN de la vie au sens large sur la planète Terre. Ce que nous devons faire en tant qu’historiens et en tant qu’êtres humains, c’est de reconnaître cette complexité et d’équilibrer nos loyautés afin qu’aucun groupe ne reçoive une adhésion totale. C’est ainsi seulement que nous pouvons espérer rendre le monde plus sûr pour tous les différents groupes humains qui existent maintenant et qui pourraient voir le jour à l’avenir.

La profession historique s’est cependant éloignée d’une vision œcuménique de l’aventure humaine. Les modèles de carrière professionnelle récompensent la spécialisation ; et dans tous les domaines bien rodés, où un consensus omniprésent sur des questions importantes a déjà été atteint, la recherche et l’innovation se concentrent nécessairement sur les détails. La foi résiduelle que la vérité se trouve en quelque sorte dans les documents originaux confirme cette direction. Un corollaire facile et souvent non examiné est l’hypothèse selon laquelle l’histoire du monde est trop vague et trop générale pour être vraie, en fait pour être fidèle aux sources. La vérité, selon ce point de vue, ne peut être atteinte à une échelle minuscule que lorsque l’historien diligent réussit à épuiser les documents pertinents avant de s’épuiser lui-même. Mais comme mes remarques précédentes l’ont clairement montré, cela ne me semble pas être une conception valable de la méthode historique. Au contraire, je la qualifie de naïve et erronée.

Toutes les vérités sont générales. Toutes les vérités s’abstiennent de l’assortiment de données disponibles simplement en utilisant des mots qui, par leur nature même, se généralisent de manière à mettre de l’ordre dans le flux incessamment fluctuant de messages entrants et sortants qui constituent la conscience humaine. La reproduction totale de l’expérience est impossible et indésirable. Cela ne ferait que perpétuer la confusion à laquelle nous cherchons à échapper. L’historiographie qui aspire à se rapprocher de plus en plus des documents – « des documents et rien que des documents » – se rapproche de plus en plus de l’incohérence, du chaos et du vide de sens. C’est une impasse à coup sûr. Aucune société ne soutiendra longtemps une profession qui produit des anecdotes obscures et les désigne comme la vérité. Heureusement pour la profession, la pratique des historiens a été meilleure que leur épistémologie. Au lieu de reproduire la confusion en paraphrasant la totalité des documents pertinents et disponibles, nous avons utilisé nos sources pour discerner, soutenir et renforcer les identités de groupe aux niveaux national, transnational et infranational et, de temps en temps, pour attaquer ou choisir une identité de groupe envers laquelle une école de révisionnistes a eu un rejet net.

Si nous pouvons maintenant réaliser que notre pratique montre déjà comment les vérités peuvent être discernées à différents niveaux de généralité avec une précision égale, simplement parce que différents modèles émergent à différentes échelles d’espace-temps, alors peut-être que l’aversion ressentie à l’égard de l’histoire mondiale pourrait diminuer et un meilleur équilibre entre l’historiographie locale et œcuménique pourrait commencer à émerger. Il est de notre devoir professionnel d’avancer vers l’œcuménicité, même si les esprits timides et non entreprenants peuvent y voir des risques réels.

Avec une épistémologie plus rigoureuse et mieux réfléchie, nous pourrions également atteindre un meilleur équilibre historiographique entre la vérité, les vérités et le mythe. La vérité éternelle et universelle sur le comportement humain est un objectif inaccessible, mais appréciable comme idéal. Les vérités sont ce que les historiens réalisent lorsqu’ils se penchent de manière aussi critique et soignée que possible sur la tâche qui consiste à rendre leur présentation des affaires publiques crédible et intelligible pour un public qui partage suffisamment leurs perspectives et hypothèses particulières. Le résultat pourrait peut-être être appelé la mytho-histoire (bien que je ne m’attende pas à ce que le terme se propage dans les milieux professionnels), car les mêmes mots qui constituent la vérité pour certains sont, et seront toujours, des mythes pour d’autres, qui héritent ou embrassent différentes hypothèses et organisent différents concepts sur le monde.

Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de différence entre une mythologie et une autre. Certaines sont clairement plus adaptées aux faits que d’autres. Certaines embrassent plus de temps et d’espace et donnent un sens à une plus grande variété de comportements humains que d’autres. Et certaines, sans aucun doute, offrent une base moins perfide à l’action collective que d’autres. Je crois en fait que les vérités des historiens, comme celles des scientifiques, évoluent à travers les générations, de sorte que les versions du passé acceptables aujourd’hui ont une portée et une précision supérieures aux versions disponibles à une époque antérieure. Mais une telle évolution est lente et observable uniquement sur une échelle de temps étendue, en raison du caractère d’auto validation du mythe. Une action commune efficace peut reposer sur des croyances assez fantastiques. Le Credo quia absurdum[4] peut même devenir un critère d’appartenance à un groupe, obligeant les initiés à abandonner leurs facultés de critique en signe de leur plein engagement pour la cause commune. De nombreuses sectes ont prospéré sur ce principe et ont bien servi leurs membres pendant de nombreuses générations.

Mais les croyances, qu’elles soient absurdes ou non, sont également confrontées à un test de survie à long terme dans un monde où des majorités dans les populations n’acceptent aucun ensemble de croyances, et où les êtres humains doivent interagir avec des objets externes et des formes de vie non humaines, ainsi qu’entre eux. De telles “relations extérieures” imposent des limites à ce que tout groupe de personnes peut croire et agir en toute sécurité, car les actions qui ne parviennent pas à garantir les résultats escomptés sont toujours coûteuses et souvent désastreuses. Selon ces croyances, une action trompeuse est susceptible d’être modifiée ; un adepte trop têtu d’une croyance qui entoure ou exige un comportement blessant est susceptible d’entraîner la désintégration et la disparition de tout groupe qui refuse de tirer des leçons de l’expérience collective.

Ainsi, on peut, par un acte de foi, croire que notre fabrication de mythe historiographique et notre rejet du mythe vont inévitablement s’accumuler dans le temps, propageant des mythes qui correspondent mieux à l’expérience et favorisent plus souvent la survie de l’espèce humaine, soutenant les groupes d’une manière moins destructrice pour eux-mêmes et pour leurs voisins que ne l’était le cas auparavant ou que c’est le cas aujourd’hui. Si tel est le cas, les mythes en constante évolution deviendront en effet vrais et plus adaptés à la vie publique, mettant l’accent sur les aspects vraiment importants des rencontres humaines et omettant plus efficacement les bruits de fond non pertinents afin que les hommes et les femmes sachent comment agir avec plus de sagesse qu’il ne n’a été possible jusqu’à aujourd’hui.

Un tel espoir n’est pas sans fondement. Il est peu probable que les futurs historiens excluent les Noirs et les femmes de toute mythologie future des États-Unis, et il est peu probable que nous excluions les Asiatiques, les Africains et les Amérindiens de toute future mythologie du monde. Il y a cent ans, ce n’était pas le cas. La portée et l’étendue de l’historiographie se sont élargies, et ce changement me semble aussi irréversible que l’élargissement de la physique qui s’est produit lorsque les équations d’Einstein se sont avérées capables d’expliquer des phénomènes dont Newton ne pouvait pas rendre compte.

Il est beaucoup moins clair si, en élargissant l’éventail de nos sensibilités et en tenant compte d’un éventail plus large de phénomènes, nous voyons également plus profondément la réalité que nous cherchons à comprendre. En fait, nous le pouvons. Quiconque lit les historiens des XVIe et XVIIe siècles et ceux de notre temps remarquera que nous avons atteint une nouvelle prise de conscience du processus social. En tant que personne qui partage cette prise de conscience, je trouve impossible de ne pas croire qu’elle représente une avancée sur des notions plus anciennes qui concentraient l’attention exclusivement ou presque exclusivement sur les intentions humaines et les actions individuelles, soumises uniquement à Dieu ou à une fortune non moins insondable, tout en laissant de côté le contexte social et matériel dans lequel les actions individuelles ont eu lieu, simplement parce que ce contexte était supposé uniforme et immuable.

Malgré tout, ce qui me semble sage et fidèle paraît obscur pour les autres. Seul le temps peut régler le problème, probablement en dépassant mes idées et celles de mes critiques. La Vérité inaltérable et éternelle reste, comme le Royaume des Cieux, une espérance eschatologique. La mytho-histoire est ce que nous avons réellement – un instrument utile pour piloter des groupes humains dans leurs rencontres les uns avec les autres et avec l’environnement naturel. 

Être un mythographe à la recherche de la vérité est donc une mission élevée et sérieuse, car ce qu’un groupe de personnes sait et croit au sujet des attentes définit celles-ci et affecte les décisions dont dépendent leur vie, leur fortune et leur sentiment de l’honneur. Les écrits historiques formels ne façonnent pas, à elles-seules, les conceptions qu’un peuple se fait du passé ; mais elles sont de temps en temps puissantes, car même les plus abstraites des idées historiographiques formulées par des universitaires atteignent le niveau des lieux communs, si elles correspondent à la fois à ce qu’un peuple veut entendre et à ce qu’il doit tenir pour suffisamment utile.

En tant que membres de la société et parties-prenantes dans le processus historique, les historiens ne peuvent s’attendre à être entendus que s’ils disent ce que les gens autour d’eux veulent entendre – dans une certaine mesure. Ils ne peuvent être utiles que s’ils apprennent aux gens des choses qu’ils sont réticents à entendre – dans une certaine mesure. Piloter entre Scylla et Charybde est l’art de l’historien sérieux, aidant le groupe auquel il s’adresse et qu’il célèbre à survivre et prospérer dans un monde traître et changeant tout en sachant plus sur lui-même et sur les autres.

Les historiens universitaires ont poursuivi cet art avec une énergie extraordinaire et un succès considérable au cours du siècle dernier. Puissent nos héritiers et successeurs persévérer dans ce sens et même faire mieux !


[1] Définition du révisionnisme donnée par le Larousse : « Comportement, doctrine remettant en cause un dogme ou une théorie, notamment celle d’un parti politique. Position idéologique des marxistes partisans de la révision des thèses révolutionnaires en fonction de l’évolution politique, sociale ou économique. »

Autre définition : « Le révisionnisme désigne l’attitude critique de ceux qui remettent en cause de manière rationnelle les fondements d’une doctrine, d’une loi, d’un jugement, d’une opinion couramment admise en histoire, ou même des faits établis.

Le révisionnisme est une démarche naturelle de l’historien consistant à réviser en permanence le savoir historique, tout en utilisant les règles et méthodes scientifiques du métier. En se basant sur un apport d’informations nouvelles, sur un réexamen des sources, il propose une nouvelle interprétation de l’histoire. » (http://www.toupie.org/Dictionnaire/Revisionnisme.htm). La notion de révisionnisme a acquis d’autres significations récemment, lorsqu’elle a été invoquée pour décrire des courants ou tendances qui rejettent ou nient des faits relevant de l’histoire établie ou reconnue par la majorité des historiens, courants et tendances appelées également négationnistes.

[2] Une chaire professorale créée par le roi Henry VIII (1491 – 1547) aux universités d’Oxford, Cambridge et Dublin (NdT)

[3] White Anglo-Saxon Protestant (NDT)

[4] Locution latine signifiant « je [le] crois parce que c’est absurde », généralement attribuée à Tertullien (160-220).  Saint Augustin (354-430) aurait utilisé une formule proche, credo ut intelligam, je crois pour comprendre.

- Abdou Filali-Ansary

Ex-directeur de l’Institut pour l’étude des civilisations musulmanes / Londres

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