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Citadinité, crise de l’urbanité et citoyenneté au regard de pratiques d’arts urbains

Mohammed Naciri, Désirs de ville. Préface de Félix Damette, postfaces de Monceyf Fadili et Grigori Lazarev (Rabat : Economie Critique, 2017), 598 p.

En nous basant principalement sur un corpus d’articles regroupés dans la deuxième partie de l’ouvrage Désirs de ville[1], publié en 2017,nous allons présenter et discuter ces théories en lien avec d’autres écrits académiques portant sur la culture urbaine ainsi que des éléments issus de notre terrain de recherche doctorale, qui porte sur des formes contemporaines d’arts vivants de rue au sein de grandes villes marocaines[2]. Ceci afin de montrer de quelle manière ces concepts de citadinité, urbanité et citoyenneté conservent une actualité pour l’analyse de phénomènes contemporains.  

Le manque d’intégration des grandes villes et la déstructuration et éclatement socio-spatial que décrit Mohammed Naciri font suite à un afflux rapide et important de populations venues des milieux ruraux à partir des années 60. Dans un article datant de 1991, il sonne une charge virulente contre l’incapacité des villes à intégrer leurs nouveaux habitants :  « Les villes agglomèrent sans intégrer , dissolvent les comportements collectifs et les identités culturelles sans offrir à leur habitants de nouvelles références pour faciliter au plus grand nombre l’ancrage des solidarités nouvelles et offrir des points d’appui pour mieux s’approprier l’espace. Une urbanité nouvelle, à défaut de la perpétuation d’une citadinité bien enracinée, est au cœur des problèmes d’adaptation et d’intégration à lasociété citadine » (p 279). Nous prendrons comme point de départ cette citation pour discuter les différents points qu’il y évoque : la dissolution des identités culturelles, un manque d’appropriation de l’espace urbain, de même qu’une profonde « déstructuration » (p 296) des structures citadines et d’intégration traditionnelles. La modernité et l’urbanisation rapide, au lieu de créer des conditions d’intégration, se seraient ainsi traduites par la perte de la capacité d’intégration sociale et culturelle des individus et groupes à la cité.  

La crise de la grande ville : fragmentation et exclusion

Pour Naciri, les villes, et notamment les grandes métropoles du pays sont « réductrices des hommes et de leur culture » contribuant à effacer les cultures spécifiques et traditions transmises des nouveaux venus sans pour autant offrir de nouveau socle culturel (p 279). De ce fait, la ville, et plus spécifiquement les métropoles nées de l’urbanisation rapide sont présentées comme des espaces de normalisation culturelle, fragmentées et inégales. Cette urbanité problématique serait notamment liée au fait que l’urbanisation au Maroc a été instaurée par chocs successifs. Un premier choc qu’il décrit est celui de la domination coloniale pendant le protectorat, une idée que l’on retrouve dans d’autres travaux. Ainsi, pour l’anthropologue Janet Abu-Lughod, la colonisation et l’idéologie urbanistique mise en œuvre par les agents coloniaux pour créer les nouvelles villes auraient créé un « apartheid urbain»,  à la fois urbanistique et social, qui survivra bien après le protectorat et causeront la déstructuration et hiérarchisation sociale de la ville marocaine, ici Rabat. A une ancienne médina unifiée, où se côtoyaient des classes sociales très diverses, succède un système qui régente et sépare les populations d’abord en terme d’indigène et colon, puis en termes de classe sociale[3]. Ce premier choc est suivi d’une modernisation accélérée des espaces urbains et sociaux accompagné d’une transition démographique brutale qui cause la « crise urbaine » qui occupera une grande partie les débats scientifiques sur les villes du monde arabe dans les années 80 (p 282).

 A cette urbanité problématique, Naciri oppose unecitadinité ancienne etenracinée des anciennes médinas des villes hadaria en tant que « lieux d’intense intégration à un mode de vie, d’activité et de pensée très individualisé » (p 293). Une citadinité dont  les anciennes médinas de Fès, Rabat, Salé ou encore Tétouan sont les plus représentatives. Cette citadinité était intégrative mais également dynamique et évolutive, évoluant aussi au grès des populations intégrées. Les caractéristiques de cette citadinité et de ses « expressions» (pp 32-321) sont définies par plusieurs aspects tel qu’un parler spécifique, des modes d’habillement, des structures d’intégration familiales et extra-familiales, une connaissance fine de l’espace social et géographique de la ville et des différents lignages et alliances matrimoniales, mais encore la fréquentation d’espaces de loisirs collectifs qui comportaient leurs codes propres. Dans ce modèle, précise Naciri, il fallait seulement deux générations à de nouveaux venus pour être intégrés à la société urbaine. A contre-courant, la crise urbaine induit une urbanité caractérisée par l’anonymat social, la « solitude dans la foule », des expressions culturelles qui ne sont plus qu’un « cadre sans signification » pour les nouveaux venus dans la métropole  qui ne fait définitivement plus cité (p 304).

L’intégration au regard des arts urbains

Utilisant ces concepts, nous nous proposons de réfléchir à la manière dont les arts urbains, qui se sont développés à partir de la fin des années 1990 peuvent constituer des réponses à cette crise urbaine, et être un mode renouvelé d’intégration bien que limité à des groupes spécifiques  que sont les jeunes ? En effet, selon le géographe et sociologue marocain, il est important de considérer l’apport de la sphère culturelle dans les processus d’intégration des nouvelles populations urbaines. Il avance que « la sphère culturelle joue un rôle prépondérant dans leurs [les villes] capacités d’intégration » tout en invitant à considérer quels rôles jouent l’ancienne culture citadine, les traditions rurales parfois introduites en bloc dans la société urbaine et la part que prennent les classes moyennes dans l’élaboration d’une « nouvelle culture urbaine »[4]. A propos de l’introduction d’éléments de culture rurale en ville, nous pouvons citer le développement d’une musique amazigh urbaine à partir des années 60, qui du milieu rural se développe dans les grandes villes telles que Casablanca mais encore Agadir, capitale de la région du Souss, induisant une adaptation et transformations des modes de performances ainsi qu’un renouvellement de l’identité et des pratiques musicales amazigh[5]. Ces pratiques venant ainsi nourrir l’identité et les modes d’intégration des populations amazighes au sein de grandes villes.

L’émergence de formes d’arts urbains dès la fin des années 1990 dans les grandes villes marocaines est intéressant à mettre en perspective avec cette idée, et constituent un exemple de « l’émergence de nouvelles identités urbaines » (p 318), perçues par le bais des expressions artistiques. Les arts urbains ont d’abord été introduits par le biais de la culture hip-hop avec ses dérivés, de danses urbaines comme le break-dance et graffitti, et se sont diversifiés au fil des années pour inclure une grande diversité de formes artistiques, de la musique aux arts vivants, dont beaucoup occupent visiblement l’espace public, comme les arts du cirque, les clowns ou encore les musiciens de rue. Ces pratiques sont mise en œuvre par des jeunes, la plupart issus de couches et quartiers marginalisé et exclus spatialement du centre de la ville.

Les cultures urbaines, dont font partie les arts urbains, sont caractérisées par une relation intime avec les mondes sociaux de la ville. Ces dernières sont « définies par la relation structurante qu’elles entretiennent avec les modes de vie urbains. Elles se déploient en lien avec des organisations et identifications citadines qu’elles contribuent à façonner »[6]. Leur caractère évolutif traduit l’adaptation des populations urbaines, notamment jeunes, à différents modèles, qui circulent parfois de l’Europe, dans le cas par exemple des pratiques du cirque ou des Etats-Unis, dans le cas des dérivés de la culture hip-hop, mais encore des modèles ancrés localement tels que l’acrobatie, leur permettant de donner sens à leur quotidien en ville et de s’approprier l’espace de manière inventive et créative. Leur pratique, par exemple dans le cas des artistes de cirque et acrobates qui investissent les rues de Rabat et Casablanca, leur permet une appropriation de certains espaces de la ville, publics ou privés comme des institutions, donnant un sens et les intégrant, bien que partiellement, dans ce grand espace complexe qu’est la grande ville, et de passer de la marge à un espace central et visible de la ville, tel que des places publiques ou des institutions culturelles centrales. Cette intégration demeure toutefois fragmentée, puisqu’ils n’investissent pas tous les espaces socio –spatiaux, certains leurs sont symboliquement et matériellement interdits mais constitue une exception dans les trajectoires des jeunes de leur quartier en termes d’intégration. Les formes d’arts urbains qu’ils pratiquent circulent entre les villes, semblant corroborer l’hypothèse de Naciri qui avance une homogénéité effaçant les distinctions locales des formes de citadinité traditionnelle. Une urbanité homogène, où les formes de citadinité uniques de chaque ville seraient amoindries au profit d’un modèle national. Cette idée fait écho à la « configuration nationale », notée par Kenneth Brown dans son fameux ouvrage sur Salé[7], qui vient remplacer les identités locales, régionales et tribales qui ont longtemps dominé la formation des identités individuelles et collectives au Maroc.

Les arts urbains et plus spécifiquement les arts de rue tels que les danses, carnavals, théâtres de rue, et autres diverses formes constituent « de nouveaux cadres rituels d’expression » qui révèlent « l’émergence de nouvelles valeurs morales (exprimées dans les poèmes, les chansons, les peintures murales) et l’expression de nouvelles solidarités (qui sont à l’origine d’un entreprenariat culturel relevant en grande partie de l’économie familiale et « informelle »)[8].  Les valeurs et modèles mis en pratique dans les arts de rue peuvent à la fois être locaux et transnationaux, sont circulation perpétuelle entre les régions et les continents, et actualisent certaines fonctions d’intégration de la citadinité traditionnelle tels que certains modes d’habillement, de parler, mais encore une appropriation et connaissance des espaces de la ville qui sont communs à ces groupes.

Conclusion

Les concepts de citadinité et d’urbanité développés par Mohamed Naciri portent un intérêt pour comprendre et analyser des phénomènes du 21ème siècle. Les pratiques d’arts urbains par les jeunes leur permettent de passer des quartiers d’exclusion et de marginalité dont ils sont bien souvent originaires à des espaces centraux : places publiques, institutions culturelles reconnues et nous font réfléchir aux modes d’intégration à la ville à l’œuvre aujourd’hui. Peut-on postuler qu’une intégration à la ville, à la fois socialement et spatialement, est possible par la pratique artistique ? Pour sortir de la crise d’intégration de l’urbanité moderne, Mohammed Naciri avance la notion de citoyenneté, qu’il définit par un niveau supérieur de prise de conscience des problèmes de la cité, de même qu’un exercice des libertés fondamentale permettant de participer pleinement à la détermination de son destin à travers des institutions démocratiques, citant comme exemple le mouvement associatif (p 388, p 393). Après tout et lui-même le dit : «  Il ne s’agit pas de faire revivre cette citadinité qui a marqué profondément les sociétés urbaines pendant le XIXe et le début du XXe siècle. […] Ce qu’il importe de saisir, ce sont les continuités et ruptures, ce sont les transitions vers une nouvelle culture, celle de la citoyenneté, qui émaillent cette évolution » (p 319). Sa réflexion nous invite à prendre le parti d’étudier ces nouvelles pratiques artistiques au prisme de l’intégration et de la citadinité, mais encore de lier sa notion de citoyenneté à la pratique, aujourd’hui, d’arts en espaces publics.


[1] Naciri, Mohammed. 2017. Désirs de Ville. Rabat, Economie Critique.

[2] Notre recherche doctorale, entamée en octobre 2018, porte sur des formes contemporaines d’arts vivants de rue au Maroc.  Plus spécifiquement sur des pratiques d’acrobatie, cirque et danses urbaines, le plus souvent mises en œuvre par des jeunes, au sein d’espaces publics des villes de Rabat et Casablanca.

[3] Janet Abu Lughod.1980. Rabat. Urban Apartheid in Morocco. Princeton University Press.

[4]  Propos tenus par Mohammed Naciri lors du colloque international d’architecture organisé par Akzo Nobel, les 22 et 23 octobre 1998, sur le thème “La ville et les hommes”. Source : Journal L’Economiste https://www.leconomiste.com/article/les-architectes-se-penchent-sur-la-culture-citadine    

[5] Oubenal, Mohammed.  2020. « Les défis de la musique urbaine amazighe : le cas des artistes d’Agadir ». In Expressions musicales amazighes en mutation. IRCAM, Rabat., pp.101-124.

[6] Puig, Nicolas 2020. « Cultures Urbaines » in Abécédaire de la ville au Maghreb et au Moyen-Orient, sous la direction de Bénedicte Florin, Anna Madoeuf, Olivier San Martin, Roman Stadnicki et Florence Troin. Tours: PUFR.

[7] Kenneth, Brown, 1976. People of Salé. Tradition and change in a Moroccan city 1830-1930. Harvard University Press.

[8] Agier, Michel et Alain Ricard, 1997. « Les arts de la rue dans les sociétés du sud ». Autrepart, numéro 1. ORSTOM, Éditions de l’Aube, p 5.

- Myriam Abdelhak

Doctorante, Urmis, Université de Paris

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