{"id":1811,"date":"2014-06-29T17:56:10","date_gmt":"2014-06-29T16:56:10","guid":{"rendered":"http:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=1811"},"modified":"2016-03-11T14:12:00","modified_gmt":"2016-03-11T13:12:00","slug":"femmes-et-memoire-de-la-resistance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=1811","title":{"rendered":"Femmes et m\u00e9moire de la r\u00e9sistance"},"content":{"rendered":"<p dir=\"ltr\">Alison Baker, <em>Voices of Resistance. Oral Histories of Moroccan Women<\/em>, New York, State University of New York Press, 1998<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le livre d\u2019Alison Baker est le produit d\u2019un constat\u00a0: celui de l\u2019absence d\u2019\u00e9crits historiques relatifs aux r\u00f4les jou\u00e9s par les femmes marocaines dans la r\u00e9sistance \u00e0 la colonisation fran\u00e7aise entre les ann\u00e9es 1930 et 1950. D\u2019embl\u00e9e, le ton est donn\u00e9. En historienne orale, Baker[1] commence sa pr\u00e9face avec les mots d\u2019Oum Keltoum El Khatib, qui a particip\u00e9 au mouvement national dans la ville de Casablanca durant les ann\u00e9es 1940 et 1950\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00ab\u00a0<em>Rares sont les \u00e9trangers qui connaissent le Maroc\u2026 Les gens n\u2019\u00e9tudient pas l\u2019histoire du Maroc\u2026 et d\u2019aucuns ne savent grand \u2019chose \u00e0 propos de la femme marocaine. M\u00eame au Maroc, presque personne ne conna\u00eet la femme marocaine<\/em>\u00a0\u00bb (xvii).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Cette mise en avant du constat initial par la voix d\u2019une femme est ensuite \u00e9tay\u00e9e par un d\u00e9tour sur la production historique acad\u00e9mique pour la p\u00e9riode 1930-1950. Baker y d\u00e9couvre une histoire du nationalisme marocain qui se d\u00e9cline encore au masculin. Quelques rares travaux sur le mouvement d\u2019ind\u00e9pendance citent Malika El Fassi comme l\u2019unique femme signataire du manifeste de l\u2019ind\u00e9pendance (11 janvier 1944), quoique l\u2019historien am\u00e9ricain John Halstead (<em>Rebirth of a Nation<\/em>) ne la mentionne gu\u00e8re dans sa liste des nationalistes signataires. Pratiquement rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit sur les organisations f\u00e9minines des partis politiques, sur les r\u00f4les des femmes dans le mouvement des \u00e9coles libres, et l\u2019action sociale ou les femmes dans la r\u00e9sistance arm\u00e9e. Pourtant, dit-elle,<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00ab\u00a0<em>j\u2019avais entendu des histoires de femmes qui avaient particip\u00e9 activement, m\u00eame h\u00e9ro\u00efquement, dans la lutte pour la lib\u00e9ration nationale, et j&#8217;ai vu tout autour de moi les changements dramatiques dans la vie des femmes d&#8217;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l&#8217;autre. Je me doutais bien qu&#8217;il pourrait y avoir une relation entre ce que les femmes avaient r\u00e9alis\u00e9 dans le mouvement pour l&#8217;ind\u00e9pendance et le changement social rapide que je voyais autour de moi<\/em>\u00a0\u00bb (p. xix).<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><strong>Donner la parole aux femmes\u00a0: c\u00e9l\u00e9bration <\/strong><em>versus<\/em> <strong>objectivation <\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">A partir de ces constats, Baker d\u00e9finit ainsi ses objectifs\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00ab\u00a0<em>J\u2019ai voulu laisser les femmes Marocaines parler par elles-m\u00eames, que leurs voix soient entendues et introduire le lecteur am\u00e9ricain \u00e0 un moment particulier de l\u2019histoire et d\u2019un groupe particulier de femmes musulmanes. Ces femmes sont des conteuses et elles ont v\u00e9cu un moment d\u2019effervescence. En participant \u00e0 la lutte contre le colonialisme fran\u00e7ais, elles ont aussi d\u00e9fi\u00e9 et red\u00e9fini les id\u00e9es traditionnelles marocaines sur les r\u00f4les des femmes dans la soci\u00e9t\u00e9. Les narrations des femmes reconstruisent l\u2019histoire peu connue du f\u00e9minisme et du nationalisme marocains et nous introduisent dans les vies d\u2019un groupe remarquable de femmes musulmanes dont les voix n\u2019ont jamais encore \u00e9t\u00e9 entendues<\/em>\u00a0\u00bb (xvii).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Dans l\u2019introduction du livre, Baker explicite son int\u00e9r\u00eat et sa fascination pour les contes populaires marocains du pass\u00e9 qui comptent dans leur r\u00e9pertoire des figures de femmes h\u00e9ro\u00efnes fortes et intelligentes d\u00e9jouant les positions d\u2019autorit\u00e9 des hommes pour obtenir gain de cause. Pour Baker, c\u2019est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des beaut\u00e9s dormantes et autres h\u00e9ro\u00efnes passives des contes occidentaux (p.5).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Cette fascination pour les traditions orales des femmes marocaines s\u2019est vite d\u00e9plac\u00e9e vers une fascination des r\u00e9cits que lui d\u00e9voilaient les femmes marocaines sur leur active participation au mouvement d\u2019ind\u00e9pendance du pays. Baker passera finalement plus d\u2019une d\u00e9cennie au Maroc pour \u00e9crire ce livre \u00a0<em>Voices of resistance<\/em>\u00a0 et r\u00e9aliser un film documentaire (<em>Toujours pr\u00eates : 3 femmes de la r\u00e9sistance marocaine<\/em>) en collaboration avec le r\u00e9alisateur marocain Hakim Belabb\u00e8s, sorti la m\u00eame ann\u00e9e que le livre, en 1998. Pour ce faire, elle a collectionn\u00e9 des histoires, des t\u00e9moignages et des r\u00e9cits des femmes entre janvier 1992 et novembre 1996.\u00a0 Elle a r\u00e9alis\u00e9 ce travail avec la coop\u00e9ration du Haut-Commissariat de la R\u00e9sistance, qui d\u00e9nombre officiellement 300 femmes ayant particip\u00e9 \u00e0 la R\u00e9sistance (contre 30.000 hommes), l&#8217;Institut de Recherche de l&#8217;Universit\u00e9 Mohammed V et d&#8217;autres chercheurs qu\u2019elle remercie dans sa pr\u00e9face.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le livre offre une rare occasion d&#8217;entendre des femmes marocaines parler librement de leur vie personnelle et leur participation \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance de leur pays. Son but ultime a \u00e9t\u00e9 de ressusciter la voix de ces femmes, oubli\u00e9es de l\u2019histoire du nationalisme marocain\u00a0; les faire sortir de l\u2019ombre et ainsi combler les \u00ab\u00a0silences\u00a0\u00bb de l\u2019histoire des mouvements nationaliste et f\u00e9ministe au Maroc. Et sa d\u00e9marche se veut d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment comme un acte de c\u00e9l\u00e9bration, empreint de beaucoup d\u2019empathie\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00ab\u00a0<em>J\u2019ai essay\u00e9 d\u2019\u00e9crire un livre qui va constituer un ajout \u00e0 la litt\u00e9rature sur l\u2019histoire marocaine et l\u2019histoire des femmes mais qui soit accessible au grand public et non conventionnellement acad\u00e9mique. Je n\u2019ai pas essay\u00e9 de maintenir une distance critique ou une objectivit\u00e9 acad\u00e9mique dans le rapport avec les femmes elles-m\u00eames. Le livre est dans son ensemble et de mani\u00e8re d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 un acte de\u00a0 c\u00e9l\u00e9bration. J\u2019aime et j\u2019admire ces femmes, et j\u2019ai \u00e9crit pour c\u00e9l\u00e9brer leurs vies extraordinaires et leur contribution au mouvement de l\u2019ind\u00e9pendance marocaine<\/em>\u00a0\u00bb (p. xx).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">En choisissant de restituer les voix de ces femmes, Baker avoue en occulter, \u00e0 son tour, d\u2019autres voix et d\u2019autres histoires\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00ab\u00a0<em>Bien s\u00fbr en focalisant sur les histoires de plusieurs femmes du mouvement national et de la r\u00e9sistance arm\u00e9e, le livre laisse de c\u00f4t\u00e9 d\u2019autres histoires, d\u2019autres points de vue. Nous n\u2019avons pas beaucoup entendu des hommes, et rien entendu de la part des colonisateurs, des Marocains qui ont travaill\u00e9 avec eux, ou des groupes minoritaires comme les juifs Marocains ou les Alg\u00e9riens vivant au Maroc. Nous n\u2019entendrons rien des femmes rurales (femmes du Rif, Moyen atlas ou les Ait Baamrane du Sud), la population que plusieurs marocains consid\u00e8rent comme les vrais combattants de la r\u00e9sistance<\/em>\u00a0\u00bb (p.xx).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">L\u2019ouvrage est structur\u00e9 en quatre grandes parties. Dans l\u2019introduction et la conclusion, c\u2019est la voix de Baker qu\u2019on \u00ab\u00a0entend\u00a0\u00bb. Dans la riche introduction[2], elle d\u00e9finit ses objectifs, revient sur son acc\u00e8s au terrain, contextualise et d\u00e9finit sa m\u00e9thodologie. Elle y pr\u00e9sente \u00e9galement les principaux r\u00e9sultats de ses interviews qu\u2019elle expose dans les deux grandes parties du livre sous forme de \u00ab\u00a0voix de femmes\u00a0\u00bb. Elle y pose \u00e9galement des questionnements larges relatifs \u00e0 la probl\u00e9matique de l\u2019histoire orale. Dans la conclusion[3], elle focalise sur la g\u00e9n\u00e9ration post-ind\u00e9pendance et nuance quelques-unes de ses id\u00e9es en revenant sur la dynamique du f\u00e9minisme marocain dans les ann\u00e9es 1990.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">L\u2019auteure s\u2019effacera dans les parties II et III pour laisser la place aux \u00ab\u00a0voix des femmes\u00a0\u00bb. Sa voix n\u2019intervient qu\u2019en notes de marges. L\u2019auteure a trouv\u00e9 cette fa\u00e7on astucieuse d\u2019ins\u00e9rer sa voix et de la g\u00e9rer pour mieux mettre en valeur les voix des femmes. Elle pr\u00e9cise ainsi son id\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00ab\u00a0<em>Ma strat\u00e9gie de structuration du livre a \u00e9t\u00e9 de laisser parler les\u00a0 femmes par elles-m\u00eames, pr\u00e9sentant deux ensembles de voix au centre du livre (les femmes nationalistes in Partie II et les femmes dans la r\u00e9sistance arm\u00e9e en partie III). Ma propre voix d\u2019auteure dans ces parties est muette et marginalis\u00e9e en tant que commentatrice. Ainsi, dans les chapitres d\u2019histoire orale, o\u00f9 les femmes ont autorit\u00e9, nous \u00e9coutons leurs histoires et leurs opinions<\/em>. <em>Mes observations apparaissent dans les marges (dans partie I et IV\u00a0; dans les chapitres introductifs des parties II et III), pour fournir le contexte historique et culturel des interviews, et aussi pour parler de questions plus large d\u2019histoire orale<\/em>\u00a0\u00bb (p. 5).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Pour \u00a0mieux d\u00e9finir son approche, Baker op\u00e8re une distinction entre la pratique des historiens et celle des anthropologues lorsqu\u2019ils \u00e9tudient les \u00ab\u00a0femmes\u00a0\u00bb. Elle constate que les historiens ont tenu les femmes \u00e0 l\u2019\u00e9cart de leurs th\u00e8mes de recherche puisque les documents \u00e9crits occultaient la contribution des femmes \u00e0 l\u2019histoire. Pour Baker, \u00ab\u00a0<em>ceci est peut-\u00eatre d\u00fb au fait que \u00a0la\u00a0 tradition des femmes marocaines est g\u00e9n\u00e9ralement orale plut\u00f4t qu\u2019\u00e9crite, et la plupart des historiens marocains consid\u00e8rent les documents \u00e9crits comme uniques fiables et donc plus importants comme source<\/em>\u00a0\u00bb (p.3).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">De m\u00eame, la terminologie utilis\u00e9e par les historiens semble \u00ab\u00a0s\u00e9gr\u00e9gationniste\u00a0\u00bb dans la mesure o\u00f9 ce que disent les hommes est nomm\u00e9 \u00ab\u00a0t\u00e9moignage oral\u00a0\u00bb (oral testimony) alors que ce que disent les femmes est \u00ab\u00a0juste des histoires\u00bb\u00a0 (\u00e0 entendre, p\u00e9jorativement, \u00ab\u00a0histoires de bonnes femmes\u00a0\u00bb). Les quelques rares chercheurs ayant \u00e9tudi\u00e9 la r\u00e9sistance arm\u00e9e ont utilis\u00e9 le t\u00e9moignage oral mais ils n\u2019y ont gu\u00e8re inclut des femmes parmi leurs informateurs. Par cons\u00e9quent, \u00ab\u00a0<em>Les femmes\u00a0 ne sont reconnues ni comme des agents importants de l&#8217;histoire, ni comme des narratrices et interpr\u00e8tes fiables de l&#8217;histoire<\/em>\u00a0\u00bb (p.3).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Les anthropologues, de leur c\u00f4t\u00e9, s\u2019int\u00e9ressent plus au statut des femmes qu\u2019\u00e0 leur histoire. Les narrations et les r\u00e9cits de vie des femmes sont le plus souvent tourn\u00e9s vers la vie familiale. Or, Baker a entendu des r\u00e9cits de femmes ayant pris une part active au mouvement de r\u00e9sistance marocain et elle veut faire entendre ces narrations au lecteur am\u00e9ricain pour lui pr\u00e9senter l\u2019histoire de ce groupe sp\u00e9cifique qu\u2019elle qualifie de \u00ab\u00a0femmes musulmanes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Elle opte pour une d\u00e9marche \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des pratiques et des historiens et des anthropologues. En choisissant de restituer la sp\u00e9cificit\u00e9 du pass\u00e9 et la complexit\u00e9 des processus de changement op\u00e9r\u00e9s dans le temps. Elle pr\u00e9cise ainsi sa d\u00e9marche\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00ab\u00a0<em>J\u2019\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9e par les deux (les femmes et l\u2019histoire) et sp\u00e9cialement les femmes comme actrices et interpr\u00e8tes de l\u2019histoire. J\u2019ai voulu savoir ce qui est arriv\u00e9 lorsque les femmes marocaines ont assum\u00e9 des \u00ab\u00a0r\u00f4les d\u2019hommes\u00a0\u00bb dans le mouvement d\u2019ind\u00e9pendance, de m\u00eame qu\u2019explorer la relation entre ce chapitre de l\u2019histoire et les r\u00f4les des femmes dans le Maroc actuel<\/em>\u00a0\u00bb (pp. 3-4).<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><strong>Femmes nationalistes <\/strong><em>versus<\/em><strong> femmes dans la r\u00e9sistance arm\u00e9e\u00a0: <\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">Alison Baker a \u00e9tabli une typologie des femmes par leur appartenance sociale. Elle distingue ainsi entre ce qu\u2019elle appelle les \u00ab\u00a0femmes nationalistes\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0femmes dans la r\u00e9sistance arm\u00e9e\u00a0\u00bb. Remarquons que l\u2019adjectif \u00ab\u00a0nationaliste\u00a0\u00bb est utilis\u00e9 uniquement pour la premi\u00e8re cat\u00e9gorie. Dans cette op\u00e9ration, Baker ne s\u2019\u00e9carte gu\u00e8re de la chronologie commun\u00e9ment admise par l\u2019historiographie nationaliste.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Plusieurs \u00e9carts diff\u00e9rencient ces deux types de femmes\u00a0: l\u2019appartenance sociale, la socialisation, l\u2019itin\u00e9raire militant, le r\u00e9cit et le ton de leur narration, et enfin le destin postind\u00e9pendance.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Les femmes \u00ab\u00a0nationalistes\u00a0\u00bb sont issues de l\u2019\u00e9lite bourgeoise citadine, dont le noyau est situ\u00e9 \u00e0 F\u00e8s. Voici la liste des sept femmes qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0nationalistes\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Noyau de F\u00e8s\u00a0: Malika El Fassi (pionni\u00e8re) et Zhor Lazraq (g\u00e9n\u00e9ration suivante).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mouvement des \u00e9coles libres de Sal\u00e9\u00a0: Rqia Lamrania et Fatima Benslimane<\/p>\n<p dir=\"ltr\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Casablanca\u00a0: Oum Keltoum El Khatib<\/p>\n<p dir=\"ltr\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 T\u00e9touan\u00a0: Amina Leuh et Khadija Bennouna<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Alors que les femmes \u00ab\u00a0dans la r\u00e9sistance arm\u00e9e\u00a0\u00bb sont issues de familles modestes du prol\u00e9tariat urbain r\u00e9cemment arriv\u00e9es de la campagne et install\u00e9es principalement \u00e0 Casablanca (mais aussi rabat et Oujda). Elles sont \u00e9galement au nombre de 7 femmes, voici leurs noms\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Fatna Mansar, Saadia Bouhaddou (Casablanca)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ghalia Moujahid, Aicha et Mina Senhaji (deux \u00e9pouses d\u2019un leader) \u2013 Rabat<\/p>\n<p dir=\"ltr\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0Zohra Torrichi et Rabiaa Taibi (Oujda)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Les femmes nationalistes pr\u00e9sentent une certaine uniformit\u00e9 dans leurs narrations, un discours lin\u00e9aire et continu ; reflet en quelque sorte de la lin\u00e9arit\u00e9 de leurs cursus. Leur enfance les ayant pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 l\u2019engagement pour lequel elles ont opt\u00e9. C\u2019est ainsi qu\u2019elles sont toutes issues de la bourgeoisie et leur acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation \u00e9tait le moment de transformation de leur vie. Elles sont aussi presque toutes n\u00e9es et socialis\u00e9es dans des foyers nationalistes et avaient des p\u00e8res tr\u00e8s favorables \u00e0 leurs aspirations scolaires. Elles parlent largement de leurs itin\u00e9raires. Leurs r\u00e9cits en relatant ces moments sont analytiques, leur ton est relativement impersonnel et plat (description de la tenue des r\u00e9unions, mise en place des \u00e9coles, gestion de l\u2019argent, etc.)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">En revanche, les femmes de la r\u00e9sistance pr\u00e9sentent un r\u00e9cit discontinu, avec des trous. Elles ont refus\u00e9 de parler de leur enfance (dramatique, difficile), et de l\u2019apr\u00e8s ind\u00e9pendance (le retour \u00e0 la normale ou \u00e0 la \u00ab\u00a0norme ancienne\u00a0\u00bb). Elles consid\u00e8rent leur implication dans la r\u00e9sistance arm\u00e9e comme le moment d\u00e9cisif de leur vie. C\u2019est pour elles, une sorte de \u00a0\u00ab\u00a0renaissance \u00bb, rejoindre \u00ab la famille de la r\u00e9sistance \u00bb devient un moment fondateur dans leurs r\u00e9cits. Le r\u00e9cit de leur exp\u00e9rience se veut une construction proche du mythe et s\u2019inscrit dans l\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale du pays.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Par ailleurs, ces r\u00e9cits des sept femmes de la r\u00e9sistance ont tendance \u00e0 \u00eatre plus vivants. Elles ponctuent leurs narrations avec des exclamations et beaucoup d\u2019\u00e9motions. Elles utilisent volontiers le \u00ab je \u00bb centr\u00e9. Elles consid\u00e8rent leur adh\u00e9sion \u00e0 la \u00ab famille \u00bb de la r\u00e9sistance comme le moment d\u00e9cisif de leur vie. Elles ne se focalisent pas beaucoup sur leurs exploits (livraison d\u2019armes, cacher les munitions, abriter les combattants etc.).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, le destin de ces deux cat\u00e9gories de femmes ne sera pas identique. Les femmes nationalistes ont continu\u00e9 \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sentes et \u00e0 jouer un r\u00f4le important dans les domaines de l\u2019\u00e9ducation et du service social. Elles ont pour cela b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de leurs exp\u00e9riences, de leur capital socio\u00e9conomique et ont continu\u00e9 \u00e0 jouer un r\u00f4le de leadership dans les associations de protection sociale. A l\u2019inverse, les femmes de la r\u00e9sistance ont vite retrouv\u00e9 le chemin de la maison\u00a0 et des besognes domestiques. Elles ont subi le rejet et leurs contributions ont \u00e9t\u00e9 banalis\u00e9es parce que ces r\u00f4les n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0publiquement connus\u00a0\u00bb, elles n\u2019ont pu b\u00e9n\u00e9ficier de titre de r\u00e9sistantes.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><strong>Genre et construction des r\u00f4les\u00a0: <\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">Alison Baker consid\u00e8re qu\u2019au-del\u00e0 des diff\u00e9rences entre les deux types de femmes, elles ont en commun la variable \u00ab\u00a0gender\u00a0\u00bb &#8211; un lien important compte tenu de l&#8217;id\u00e9ologie dominante des r\u00f4les distincts et des espaces pour les hommes et les femmes (p.7). Il \u00e9merge des r\u00e9cits r\u00e9colt\u00e9s par Baker l\u2019image de femmes engag\u00e9es dans une sorte de \u00ab\u00a0une double r\u00e9bellion\u00a0\u00bb\u00a0: se rebeller contre l&#8217;occupation coloniale en m\u00eame temps et de l&#8217;oppression et contre l&#8217;attitude restrictive de la soci\u00e9t\u00e9 traditionnelle (p.4).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Parmi les th\u00e8mes r\u00e9currents dans les t\u00e9moignages de ces femmes figure la mani\u00e8re avec laquelle leurs activit\u00e9s ont r\u00e9volutionn\u00e9 leur image de soi et la mani\u00e8re dont sont per\u00e7ues. L\u2019une d\u2019elles a racont\u00e9 qu\u2019\u00e9tant enfant elle avait vu une photographie d\u2019une femme palestinienne portant une arme dans un journal local. A l\u2019\u00e9poque, l\u2019image \u00e9tait en total contradiction avec ses d\u00e9finitions de la f\u00e9minit\u00e9 qu\u2019elle en a conclue que cette personne devait appartenir \u00e0 une cat\u00e9gorie liminale, ni homme ni femme. Lorsqu\u2019elle a assum\u00e9 son nouveau r\u00f4le, dans la r\u00e9sistance arm\u00e9e, elle s\u2019est rendu compte de sa capacit\u00e9 et celle des autres femmes \u00e0\u00a0 \u00eatre vues comme des personnes authentiques, actives, dignes de confiance, courageuses et capables de renverser d\u00e9construire la supposition de suspicion et d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9. (pp.37-38).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">De par leur active participation dans le mouvement nationaliste et la r\u00e9sistance arm\u00e9e, les deux groupes de femmes sont all\u00e9es au-del\u00e0 des r\u00f4les traditionnels\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><em>\u00ab\u00a0Les femmes\u00a0 nationalistes ont d\u00e9j\u00e0 cr\u00e9\u00e9 une r\u00e9volution et un scandale en tant que les premi\u00e8res filles qui ont fr\u00e9quent\u00e9 l\u2019\u00e9cole, surtout si elles y restent apr\u00e8s leur pubert\u00e9. En arpentant les rues pour aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole\u00a0; en fr\u00e9quentant l\u2019\u00e9cole et en acc\u00e9dant \u00e0 la m\u00eame \u00e9ducation que les gar\u00e7ons, ces femmes sont sorties de leur isolement, et ont bris\u00e9 la s\u00e9gr\u00e9gation spatiale (les espaces de la femme confin\u00e9s \u00e0 la maison et ceux de l\u2019homme sont la rue et l\u2019\u00e9cole).<\/em> (p.8).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Elles ont par la suite assum\u00e9\u00a0 de nouveaux r\u00f4les dans le cadre des associations f\u00e9minines des partis politiques, la mobilisation et l&#8217;organisation d\u2019actions avec d&#8217;autres femmes.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">De leur c\u00f4t\u00e9, les femmes ayant rejoint la r\u00e9sistance arm\u00e9e ont assum\u00e9 des r\u00f4les actifs et militants, en collaboration avec les hommes. Les missions accomplies pour la r\u00e9sistance les ont, non seulement, fait sortir de l\u2019isolement\u00a0; elles les ont aussi \u00a0mises dans des situations p\u00e9rilleuses, voyageant sur \u200b\u200bde longues distances par elles-m\u00eames, portant des messages et des armes, et m\u00eame montant des bombes. Plusieurs de ces femmes d\u00e9finissent ces r\u00f4les comme \u00ab\u00a0des r\u00f4les d\u2019hommes\u00a0\u00bb qu\u2019elles endossaient dans la r\u00e9sistance.\u00a0 Une des figures f\u00e9minines de r\u00e9sistance casablancaise, Fatima Roudania, est d\u00e9crite comme habill\u00e9e en v\u00eatements pour hommes, pantalons de golf \u00e0 jambes larges et une couverture de t\u00eate d\u2019homme (p.8).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Contrairement \u00e0 cette perception des femmes r\u00e9sistantes quant \u00e0 leurs r\u00f4les \u00ab\u00a0d\u2019hommes\u00a0\u00bb, les hommes de la r\u00e9sistance, eux qui occupaient les r\u00f4les de leadership au sein des diff\u00e9rentes organisations, consid\u00e8rent l\u2019action des femmes comme une simple extension de leurs t\u00e2ches traditionnelles (pr\u00e9paration des repas, soins infirmiers et sanitaires, etc.), une sorte de continuit\u00e9 des r\u00f4les f\u00e9minins traditionnels de la sph\u00e8re priv\u00e9e dans la sph\u00e8re politique. Une telle perception minimise alors les contributions des femmes (8-9).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Baker souligne que m\u00eame si les r\u00f4les traditionnels ont \u00e9t\u00e9 ainsi culbut\u00e9s, et la s\u00e9gr\u00e9gation spatiale transgress\u00e9e, la vie a repris son cours une fois la lutte anticoloniale aboutie. C\u2019est ainsi qu\u2019au lendemain de l\u2019ind\u00e9pendance, les contributions des femmes n\u2019\u00e9tant plus consid\u00e9r\u00e9es n\u00e9cessaires, elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9es \u00e0 poursuivre la r\u00e9alisation de leur potentiel. Par cons\u00e9quent, elles sont retourn\u00e9es \u00e0 une situation d&#8217;invisibilit\u00e9,\u00a0 renforc\u00e9s par le refus de reconnaissance officielle de leur statut de \u00ab\u00a0r\u00e9sistantes\u00a0\u00bb par le gouvernement marocain en raison de leur manque de participation \u00ab\u00a0publique\u00a0\u00bb et, par l&#8217;absence de corroboration masculine de leurs r\u00f4les.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Baker pointe du doigt par la suite l\u2019id\u00e9e que les r\u00e9formes d\u2019\u00e9mancipation ult\u00e9rieures seront port\u00e9es par le roi (symbole), et les p\u00e8res et grands -p\u00e8res des femmes concern\u00e9es ayant d\u00e9cid\u00e9 de les scolariser. Ces processus, note Baker, ne sont donc pas le produit des r\u00f4les assum\u00e9s par les femmes dans leur mouvement de lutte. Toujours en rapport avec cette id\u00e9e, Baker a not\u00e9 que les femmes de la r\u00e9sistance ont insist\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e que tout ce qu\u2019elles ont fait \u00e9tait pour \u00ab\u00a0leur roi, leur patrie et Dieu\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait un jihad, et leur courage exceptionnel \u00e9tait inspir\u00e9 de Dieu. Et d\u2019ailleurs, les femmes interview\u00e9es parlent de l\u2019ensemble de leurs vies avec des termes qui s\u2019apparentent \u00e0 un vaste objectif moral. Chacune de leurs actions (y compris le mariage) est assum\u00e9e pour servir Dieu ou le nationalisme, et jamais comme une action \u00e9mancipatrice \u00e0 part.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Ce constat d\u2019\u00e9chec des luttes f\u00e9ministes est quelque peu nuanc\u00e9 \u00e0 la conclusion du livre. Baker y revient sur la g\u00e9n\u00e9ration ult\u00e9rieure aux femmes rencontr\u00e9es et y consid\u00e8re l\u2019\u00e9tat des lieux (de l\u2019\u00e9poque, 1998) de ce qu\u2019elle qualifie de \u00ab\u00a0mouvement f\u00e9ministe\u00a0\u00bb au Maroc. Les changements remarqu\u00e9s dans l\u2019espace public\u00a0(pr\u00e9sence des femmes dans les universit\u00e9s, les rues, les lieux de travail, etc.), donnent une image de processus dynamiques. Et malgr\u00e9 le retour \u00ab\u00a0 \u00e0 la normale\u00a0\u00bb, des femmes interview\u00e9es, Baker note que leurs actions ont engendr\u00e9 une prise de conscience \u00ab\u00a0permanente\u00a0\u00bb aupr\u00e8s des g\u00e9n\u00e9rations ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><strong>Remarques\u00a0: <\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">L\u2019\u0153uvre que Baker a accomplie dans ce livre et dans le documentaire participe de la c\u00e9l\u00e9bration des femmes. Elle l\u2019avoue clairement, son but n\u2019est pas acad\u00e9mique. M\u00eame si cependant, les collecte de r\u00e9cits constitue d\u00e9sormais une source riche pour la recherche universitaire soucieuse d\u2019enrichir la documentation susceptible d\u2019\u00e9clairer\u00a0 le pass\u00e9.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">C\u2019est avec beaucoup d\u2019empathie et d\u2019ouverture qu\u2019elle a \u00ab\u00a0\u00e9cout\u00e9\u00a0\u00bb les femmes raconter leurs histoires. La pratique de l\u2019histoire orale est un processus dynamique et interactif complexe. Baker avoue qu\u2019elle a fait de l\u2019histoire orale sur le tas, elle n\u2019en avait pas fait l\u2019\u00e9tude avant d\u2019entamer son terrain. Sa premi\u00e8re rencontre avec les femmes \u00e9tait dans un contexte de groupe (focus group), et une grande partie de ces mat\u00e9riaux de r\u00e9cits proviennent de ces s\u00e9ances de contes en groupe. Elle dit avoir recueilli plusieurs versions de ces r\u00e9cits mais ne nous dit pas laquelle version elle a publi\u00e9, ni ses crit\u00e8res de choisir et\/ou d\u2019\u00e9carter telle ou telle version.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Malgr\u00e9 le d\u00e9ferlement de la\u00a0 parole f\u00e9minine, il ne s\u2019agit pas d\u2019un simple recueil de r\u00e9cits de vie. Baker utilise aussi d\u2019autres sources, compl\u00e9mentaires, \u00e0 l\u2019histoire orale. Elle a ainsi puis\u00e9 dans les biographies des dossiers du Haut-Commissariat de la r\u00e9sistance, dans les publications historiques, des interviews d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9es, des extraits des focus group, des chants et po\u00e8mes, de la litt\u00e9rature, des photographies, etc.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le film documentaire \u00ab\u00a0<em>Toujours pr\u00eates\u00a0: 3 femmes de la r\u00e9sistance marocaine<\/em>\u00a0\u00bb que Baker a r\u00e9alis\u00e9 en collaboration avec le r\u00e9alisateur marocain Hakim Belabb\u00e8s\u00a0 (1998) se veut un document compl\u00e9mentaire du livre. En fait, le documentaire multimedia rend le livre plus vivant (via l\u2019image, la parole et la gestuelle des femmes). Il dure\u00a0 51 minutes et ne reprend pas l\u2019ensemble des r\u00e9cits de femmes cit\u00e9es dans le livre. Il relate et restitue essentiellement les r\u00e9cits de trois femmes de la cat\u00e9gorie des femmes dans la r\u00e9sistance\u00a0: Fatna Mansar et Saadia Bouhaddou (Casablanca), Ghalia Moujahid (Rabat).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">L\u2019histoire orale d\u00e9tenue par ces femmes est \u00e9mouvante, en restituant leurs actions, elles s\u2019exaltent, fondent en larmes, mais \u00e0 aucun moment, elles ne regrettent\u00a0: \u00ab\u00a0<em>si c\u2019\u00e9tait \u00e0 refaire, je le referai\u00a0<\/em>\u00bb (d\u00e9clare Ghalia Moujahid dans le documentaire. D\u2019o\u00f9 le titre \u00a0\u00ab\u00a0<em>Toujours pr\u00eates\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0 (<em>Still ready<\/em>).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le fait d\u2019accompagner l\u2019ouvrage par un documentaire interpelle l\u2019id\u00e9e de diffusion et de vulgarisation de l\u2019histoire. Mais pour quels publics\u00a0? Paradoxalement, ce droit de cit\u00e9 des femmes revendiqu\u00e9 haut et fort par l\u2019auteure n\u2019a pas eu de place au Maroc. Le livre n\u2019a \u00e9t\u00e9 traduit ni en fran\u00e7ais ni en arabe. Et d\u2019ailleurs, l\u2019auteure elle-m\u00eame dit que son livre est destin\u00e9 au public am\u00e9ricain. De m\u00eame, le documentaire, en darija (dialectal marocain) et sous-titr\u00e9 en anglais, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 largement diffus\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9 dans quelques cercles comme \u00ab\u00a0Dar America\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Si les autres textes anthropologiques se focalisent et mettent en avant l\u2019observation, c\u2019est-\u00e0-dire, le \u00ab\u00a0regard\u00a0\u00bb\u00a0; ici, c\u2019est la \u00ab\u00a0voix\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0\u00e9couter\u00a0\u00bb qui est mise en valeur. L\u2019ouvrage de Baker interpelle notre capacit\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0\u00e9couter\u00a0\u00bb et\u00a0 \u00e0 nous assurer de tout \u00e9couter,\u00a0 y compris les choses qui ne semblent gu\u00e8re coller \u00e0 nos cadres th\u00e9oriques.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">[1] Alison Baker, se pr\u00e9sente comme \u00e9crivaine, productrice et historienne orale am\u00e9ricaine. Elle a un doctorat en Histoire et \u00e9tudes asiatiques de l\u2019Universit\u00e9 de George Washington (dans les ann\u00e9es 1970). Elle a enseign\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de New York. Et a \u00e9galement enseign\u00e9 et v\u00e9cu au Maroc durant une dizaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 partir de 1990. C\u2019est durant son s\u00e9jour au Maroc qu\u2019elle a r\u00e9alis\u00e9 son terrain aupr\u00e8s des femmes marocaines ayant particip\u00e9 \u00e0 la lutte anticoloniale en r\u00e9coltant leurs paroles\u00a0: \u00ab <em>J&#8217;ai commenc\u00e9 le voyage en 1990 en tant que directrice acad\u00e9mique d&#8217;un programme d\u2019\u00e9tudes \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger pour les \u00e9tudiants am\u00e9ricains. Avec le temps, j&#8217;ai appris \u00e0 conna\u00eetre un bon nombre de jeunes femmes marocaines&#8230; Parfois, je leur rendais visite chez elles et parlais \u00e0 leurs m\u00e8res, les femmes de mon \u00e2ge (d\u00e9but de la cinquantaine ou un peu plus). J&#8217;ai d\u00e9couvert que la plupart de ces femmes \u00e2g\u00e9es n&#8217;avaient pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, et que beaucoup d&#8217;entre elles \u00e9taient analphab\u00e8tes. La plupart avaient \u00e9t\u00e9 mari\u00e9es alors qu&#8217;elles \u00e9taient encore dans leurs premi\u00e8res ann\u00e9es d&#8217;adolescence. Je me demandais ce que ces m\u00e8res et ces filles se disaient, si elles partageaient leurs exp\u00e9riences. Existe-t-il une \u00a0tradition orale qui aurait \u00e9t\u00e9 transmise d&#8217;une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l&#8217;autre? J&#8217;ai commenc\u00e9 \u00e0 poser des questions sur la narration dans les familles, en particulier les contes et les histoires sur le pass\u00e9<\/em> \u00bb (xviii).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">[2] Pp. 3-39\u00a0: avec les titres suivants\u00a0: Histoire orale au Maroc\u00a0; Nationalisme et f\u00e9minisme dans l\u2019histoire marocaine\u00a0; Colonialisme, conflits et ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">[3] Pp. 269-284.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alison Baker, Voices of Resistance. Oral Histories of Moroccan Women, New York, State University of New York Press, 1998 Le livre d\u2019Alison Baker est le produit d\u2019un constat\u00a0: celui de l\u2019absence d\u2019\u00e9crits historiques relatifs aux r\u00f4les jou\u00e9s par les femmes marocaines dans la r\u00e9sistance \u00e0 la colonisation fran\u00e7aise entre les ann\u00e9es 1930 et 1950. 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