{"id":2020,"date":"2015-10-25T15:46:02","date_gmt":"2015-10-25T14:46:02","guid":{"rendered":"http:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=2020"},"modified":"2015-10-25T15:46:02","modified_gmt":"2015-10-25T14:46:02","slug":"lhistoire-du-maroc-une-experience-de-synthese","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=2020","title":{"rendered":"L\u2019histoire du Maroc : Une exp\u00e9rience de  synth\u00e8se"},"content":{"rendered":"<p dir=\"ltr\">Ce texte reproduit, moyennant quelques modifications, mon intervention au d\u00e9bat tenu \u00e0 Rabat\u00a0 le 24 f\u00e9vrier 2015, organis\u00e9 conjointement par \u00ab\u00a0L\u2019Ecole de Gouvernance et d\u2019Economie\u00a0\u00bb et la revue \u00e9lectronique \u00ab\u00a0Ribat Al Koutoub\u00a0\u00bb, et portant sur la question de l\u2019exercice de la synth\u00e8se historique en prenant appui sur le cas du Maroc. Aux intervenants &#8211; Edmund\u00a0 Burke III, Mostafa Hassani Idrissi, Suzan Miller,\u00a0 Abderrahmane El Moudden, et moi-m\u00eame &#8211;\u00a0 Abdelahad Sebti et Mohammed Tozy, les initiateurs de cette rencontre,\u00a0 avaient pos\u00e9 quatre questions pour serrer de pr\u00e8s le th\u00e8me du jour. J\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 que nos interventions\u00a0 aient \u00e0 se positionner par rapport \u00e0 ce canevas pr\u00e9\u00e9tabli et je m\u2019y suis conform\u00e9 point par point.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p dir=\"ltr\">Question\u00a0: <em>Qu\u2019est ce qu\u2019une synth\u00e8se\u00a0? A quel moment y a-t-on recours\u00a0? Quel en a \u00e9t\u00e9 le d\u00e9clic\u00a0?<\/em><\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le terme de synth\u00e8se, longtemps, fit peur aux historiens. Ils souscrivaient au mot de Fustel de Coulange\u00a0: \u00ab\u00a0des ann\u00e9es d\u2019analyse pour une journ\u00e9e de synth\u00e8se\u00a0\u00bb. Ils privil\u00e9giaient le document, l\u2019inscription, le monument. Ils se voulaient chartistes, \u00e9pigraphes, arch\u00e9ologues d\u2019abord. Bref praticiens dot\u00e9s d\u2019un savoir-faire, artisans et non penseurs de l\u2019op\u00e9ration historique. Ce vocable leur \u00e9voquait la triade h\u00e9g\u00e9lienne\u00a0: th\u00e8se, antith\u00e8se et\u2026 synth\u00e8se, un terme qui sentait la philosophie de l\u2019histoire, l\u2019h\u00e9r\u00e9sie en somme. Il y avait des\u00a0 exceptions\u00a0: par exemple, en France, la collection \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9volution de l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb, o\u00f9 Marc Bloch publia sa lumineuse \u00e9tude consacr\u00e9e \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale (1). Alors,\u00a0 pour d\u00e9finir le terme de synth\u00e8se, j\u2019en reste prudemment au \u00ab\u00a0Petit Robert\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab L\u2019op\u00e9ration intellectuelle par laquelle on rassemble des connaissances dispers\u00e9es en un ensemble coh\u00e9rent, conf\u00e9rant une vue d\u2019ensemble sur un sujet \u00bb.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Une synth\u00e8se du pass\u00e9 du Maroc\u00a0? Cela postule \u00e9videmment de savoir \u00e0 partir de quand peut-on parler sans anachronisme d\u2019un Maroc habit\u00e9 par un peuple conscient d\u2019appartenir \u00e0 un territoire commun et consentant \u00e0 une forme de souverainet\u00e9 unique faisant sens pour tous, m\u00eame si cette acceptation d\u2019un souverain reste susceptible d\u2019acceptions diff\u00e9rentes selon le lieu et le milieu social dont on \u00e9tait issu. Cela pr\u00e9suppose de ne pas trouver au commencement ce qui constitue aujourd\u2019hui l\u2019Etat nation marocain, comme s\u2019il \u00e9tait une entit\u00e9 traversant l\u2019histoire comme une personne, d\u2019Idris 1<sup>er<\/sup> \u00e0 Mohammed VI. S\u2019op\u00e8re plut\u00f4t une succession d\u2019histoires de pouvoirs qui ne font pas suite \u00e0 eux-m\u00eames\u00a0: c\u2019est le cycle des dynasties avec des temps forts et des creux d\u00e9pressionnaires, avec des exp\u00e9riences contrast\u00e9es qui laissent des traces. Il s\u2019agit donc de comprendre historiquement le Maroc comme un palimpseste\u00a0: un texte dont les \u00e9critures ult\u00e9rieures n\u2019ont pas effac\u00e9 la premi\u00e8re \u00e9criture. Il y a un travail de cristallisation d\u2019une civilisation mat\u00e9rielle et un proc\u00e8s de socialisation (une <em>tarbiya<\/em> dit Abdallah Laroui) inh\u00e9rents au Maroc et dont on suit l\u2019\u00e9mergence, t\u00e2tonnante, au cours des si\u00e8cles. Interviennent des constantes\u00a0; par exemple, le fait que le Maroc est au point d\u2019intersection entre deux axes g\u00e9ographiques qui retentissent sur sa destin\u00e9e historique\u00a0: parall\u00e8le avec tout ce qui vient d\u2019Orient et longitudinal avec une oscillation\u00a0 entre l\u2019arrimage \u00e0 al-Andalus et l\u2019ancrage dans le Bil\u00e2d al-Sud\u00e2n.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Quels tours de main adopter pour se livrer \u00e0 l\u2019exercice de la synth\u00e8se\u00a0? Faut-il combiner tous les registres du savoir \u00e9tabli en sciences humaines\u00a0? Une synth\u00e8se est-elle condamn\u00e9e au m\u00e9ta-savoir\u00a0? Une synth\u00e8se, ce n\u2019est pas un manuel qui sait o\u00f9 il va, tranchant, s\u00fbr de lui, ni une encyclop\u00e9die, qui accumule les donn\u00e9es, sans fil directeur. Une synth\u00e8se h\u00e9site, s\u2019arr\u00eate aux carrefours et scrute le croisement des possibles\u00a0: le Maroc en suspens, virtuel, coinc\u00e9 aux X\u00b0 s. entre Omeyades de Cordoue et Fatimides de Tunis ou bien encore le Maroc au XV\u00b0 s. devant faire face \u00e0 la perte de l\u2019Andalousie et \u00e0 la principaut\u00e9 de Tlemcen\u2026Le manuel saute \u00e0 pieds joints pour faire arriver le pass\u00e9 \u00e0 destination du pr\u00e9sent. La synth\u00e8se h\u00e9site, prend des chemins de traverse, fait l\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re, se m\u00e9fie du triomphalisme, sait que rien n\u2019est d\u00e9finitif, bref probl\u00e9matise \u00e0 outrance. Elle accepte d\u2019avoir des points aveugles, renonce \u00e0 l\u2019encyclop\u00e9disme, prend son parti d\u2019un d\u00e9ficit de connaissances. En l\u2019occurrence, je ne maitrisais pas l\u2019apport de la numismatique, qui, de\u00a0 Robert Eustache au temps des Idrissides \u00e0 Germain Ayache au XIX\u00b0 s. , a \u00e9clair\u00e9 tant de points obscurs de l\u2019histoire du Maroc. Encore moins, \u00e9tais-je \u00e9quip\u00e9 pour suivre les perc\u00e9es r\u00e9alis\u00e9es par l\u2019arch\u00e9ologie ces derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Aghmat et Sijilmassa\u00a0 ou par la c\u00e9ramique. Pas plus, je ne maitrise les donn\u00e9es qu\u2019on peut tirer de l\u2019\u00e9tude du pal\u00e9oclimat et de l\u2019histoire de la faune et la flore, essentielles pour traiter de l\u2019histoire de l\u2019aridification du climat au Maroc. Ma synth\u00e8se historique du Maroc comporte nombre de points aveugles quand il s\u2019agit d\u2019\u00e9tudier l\u2019\u00e9volution de la civilisation mat\u00e9rielle, malgr\u00e9 tout ce que je dois aux travaux pionniers de Bernard Rosenberger et Nicolas Michel.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Du moins me suis-je attach\u00e9 \u00e0 jeter un trait d\u2019union entre les travaux des historiens, marocains et \u00e9trangers, et ceux des anthropologues ou sociologues ou politistes, encore une fois nationaux et allog\u00e8nes. J\u2019ajoute que je dois beaucoup au vieil orientalisme (Evariste Levi-Proven\u00e7al, Charles Pellat er G.S. Colin entre autres) et \u00e0 la neuve islamologie, sans pr\u00e9tendre avoir tout lu \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 fondre ces apports, ces d\u00e9p\u00f4ts de connaissance, dans une synth\u00e8se sans en privil\u00e9gier aucun, ni \u00e9tablir un classement entre les disciplines. Un exemple \u00e0 l\u2019appui de ce dire\u00a0: quand je donne \u00e0 voir le rapport que\u00a0 la soci\u00e9t\u00e9 entretient avec le pouvoir\u00a0 du prince et l\u2019autorit\u00e9 des experts en \u00e9critures islamiques aux XVII\u00b0 et XVIII\u00b0 si\u00e8cles, je n\u2019op\u00e8re pas de distinguo entre L\u00e9vi-Proven\u00e7al (Les historiens des Chorfa\u00a0: essai sur la litt\u00e9rature historique et bibliographique au Maroc du XVI\u00b0 au XX\u00b0 si\u00e8cle, 1922), Jacques Berque (Al Youssi. Probl\u00e8mes de la culture marocaine au XVII\u00b0 si\u00e8cle), Magali Morsy, ( Les Ahansala. Examen du r\u00f4le historique d\u2019une famille maraboutique de l\u2019Atlas marocain, 1972) et Abdelahad Sebti (\u00a0Aristocratie citadine, pouvoirs et discours savants au Maroc pr\u00e9colonial, 1984). Je sais les ruptures d\u2019\u00e9poque et les discontinuit\u00e9s \u00e9pist\u00e9mologiques qui s\u00e9parent ces auteurs, mais je les dissous dans l\u2019objet historique que je me propose de reconstruire.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le moment choisi\u00a0? Bien s\u00fbr, une synth\u00e8se ne s\u2019\u00e9labore pas seulement parce qu\u2019il y a, \u00e0 un moment donn\u00e9, un auteur (ou une \u00e9quipe d\u2019auteurs) appareill\u00e9 pour l\u2019entreprendre. En l\u2019occurrence \u2013 et pour l\u2019anecdote \u2013 il y avait en ma personne un historien retrait\u00e9, c&#8217;est-\u00e0-dire disposant de temps devant soi pour se livrer \u00e0 cette entreprise d\u2019\u00e9criture historique. Mais l\u2019effet d\u2019auteur reste mineur. Une synth\u00e8se correspond \u00e0 un moment historique, \u00e0 une demande sociale diffuse, si ce n\u2019est \u00e0 une revendication explicite du public. Le cas du Maroc illustre bien cette assertion.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 La premi\u00e8re synth\u00e8se historique \u00e0 son propos en langue \u00e9trang\u00e8re (faut-il\u00a0 partir d\u2019Ahmed Naciri et de son Kit\u00e2b al-Istiqsa, point d\u2019orgue d\u2019une tradition historiographique marocaine et point de retournement r\u00e9flexif sur la fin d\u2019un monde historique\u00a0?) est le fait d\u2019Henri Terrasse, un historien de l\u2019art consacr\u00e9,\u00a0 plut\u00f4t qu\u2019un historien au sens g\u00e9n\u00e9raliste du terme.\u00a0La parution de son Histoire du Maroc\u00a0: des origines \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement du protectorat fran\u00e7ais en 1950 aux \u00e9ditions Atlantide \u00e0 Casablanca correspond \u00e0 une pouss\u00e9e d\u2019inqui\u00e9tude du milieu dirigeant colonial, qui s\u2019interroge sur la p\u00e9rennit\u00e9 du protectorat au Maroc. Le fait de ne pas \u00eatre publi\u00e9 \u00e0 Paris, mais au Maroc, n\u2019est pas anodin. Il signale l\u2019ascension d\u2019une bourgeoisie coloniale, qui s\u2019interroge sur sa raison d\u2019\u00eatre en ce pays et se cherche une l\u00e9gitimit\u00e9. Terrasse la lui donne en s\u2019effor\u00e7ant de d\u00e9montrer que le Maroc est incapable de <em>fara da se<\/em> et qu\u2019il a besoin encore longtemps de la tutelle de la France pour rattraper son retard historique. L\u2019Histoire du Maroc publi\u00e9e chez Hatier en 1967 co\u00efncide avec l\u2019\u00e2ge de la coop\u00e9ration. Il est binational\u00a0: Jean Brignon, Guy Martinet et Bernard Rosenberger d\u2019une part, Brahim Boutaleb et Abd el-Aziz\u00a0 Amine de l\u2019autre. Il est \u00e9dit\u00e9 sur les deux rives\u00a0: \u00e0 Paris et \u00e0 Casablanca. Il colle \u00e0 l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie des ann\u00e9es 1950\/1960, quand l\u2019\u00e9cole des Annales. E.S.C exerce une influence h\u00e9g\u00e9monique sur l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire. Il s\u2019agit pour les auteurs du Hatier 1967 d\u2019appliquer au cas du Maroc le savoir acquis sur les espaces m\u00e9diterran\u00e9en et atlantique par Fernand Braudel, Pierre Vilar, Pierre Chaunu et alii. Ces acquis sont repens\u00e9s en fonction de l\u2019air du temps\u00a0: primat donn\u00e9 \u00e0 l\u2019instance \u00e9conomique, qui conditionne le soci\u00e9tal et le mental, et \u00e0 la caract\u00e9risation d\u2019un mode de production en version marxiste ou d\u2019un cycle de croissance en version d\u00e9veloppementaliste (les conditions pr\u00e9alables au take-off de Rostov, le d\u00e9veloppement qui ne se confond pas avec la croissance chez Fran\u00e7ois Perroux). Les synth\u00e8ses qui surgissent depuis peu sont \u00e9tanches les unes aux autres. Nous ne nous sommes pas lus mutuellement. Pour ma part, j\u2019ai d\u00e9couvert le Kably apr\u00e8s avoir termin\u00e9 mon ouvrage et j\u2019en ai rendu compte dans une revue en France (2). Le paysage mental dans lequel nous avons \u0153uvr\u00e9 n\u2019a plus grand-chose \u00e0 voir avec celui dans lequel baignait le Hatier (1967), alors que la croyance en l\u2019histoire \u00e9tait encore forte et que le concept de tiers-monde cr\u00e9ait un horizon de pens\u00e9e commun entre intellectuels des deux rives.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Dans le monde nord-atlantique et latino-m\u00e9diterran\u00e9en, on assiste \u00e0 une \u00e9clipse du r\u00e9cit national accus\u00e9 d\u2019avoir nourri un roman national mortif\u00e8re (les deux guerres mondiales) et conditionn\u00e9 les esprits \u00e0 accepter la colonisation. On consid\u00e8re souvent la nation comme une cat\u00e9gorie d\u2019entendement obsol\u00e8te. On passe \u00e0 l\u2019histoire connect\u00e9e, \u00e0 la \u00ab\u00a0Word history\u00a0\u00bb. On fait l\u2019aller et retour entre le global et le local en court-circuitant l\u2019\u00e9tage de la nation. On entre dans une \u00e9poque \u00e9cras\u00e9e par le ph\u00e9nom\u00e8ne du \u00ab\u00a0pr\u00e9sentisme\u00bb (3), quand se d\u00e9veloppe l\u2019illusion que le monde commence avec nous, que ni il ne nous pr\u00e9c\u00e8de, ni il ne nous exc\u00e8de. Le projet d\u2019une Maison de l\u2019histoire de France, qui fit long feu apr\u00e8s la d\u00e9faite de Nicolas Sarkozy aux pr\u00e9sidentielles de 2012, illustre cette crise de conscience de l\u2019id\u00e9e de nation en France. En ce cas, pourquoi s\u2019attarder \u00e0 un r\u00e9cit national, celui du Maroc\u00a0? Pourquoi ne pas marcher sur les traces de Charles-Andr\u00e9 Julien et d\u2019Abdallah Laroui et r\u00e9crire une histoire du Maghreb\u00a0transversale aux nations ? Et, alors que la pens\u00e9e postcoloniale privil\u00e9gie l\u2019histoire des minorit\u00e9s et monte en \u00e9pingle l\u2019hybridit\u00e9, le m\u00e9tissage, pourquoi ne pas \u00e9crire une histoire du bassin occidental de la M\u00e9diterran\u00e9e incluant l\u2019Occident musulman et les pays latins chr\u00e9tiens de la rive nord\u00a0? La question ne m\u2019a pas m\u00eame effleur\u00e9. Il fallait jouer sur la pluralit\u00e9 des langues, ce dont j\u2019\u00e9tais bien incapable. Et puis, pour avoir v\u00e9cu\u00a0 au Maroc, je savais la force du sentiment national au sud de la M\u00e9diterran\u00e9e. Je voyais avec inqui\u00e9tude resurgir\u00a0 en Europe des nationalismes virulents sous le masque du national-populisme. Le cosmopolitisme des \u00e9lites pass\u00e9es \u00e0 la mondialisation engendre partout\u00a0 des r\u00e9actions d\u2019affirmations de soi x\u00e9nophobes chez les peuples. Le refus de nombre d\u2019intellectuels \u00e0 se colleter avec la question de l\u2019identit\u00e9 nationale laisse le champ libre aux chantres d\u2019un nationalisme outrancier, exclusif, referm\u00e9 sur l\u2019hexagone. Ce climat intellectuel aiguisa mon aspiration \u00e0 comprendre ce que cela signifie d\u2019appartenir \u00e0 un pays, \u00e0 un peuple, \u00e0 une nation au temps de la mondialisation. Peut-\u00eatre en cherchant \u00e0 comprendre historiquement le Maroc, \u00e9tait-ce mon appartenance \u00e0 une nation en crise que je cherchais \u00e0 \u00e9lucider\u00a0?<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce ne fut pas le seul d\u00e9clic qui me lan\u00e7a dans cette entreprise d\u2019\u00e9crire une synth\u00e8se historique sur le Maroc. Il s\u2019agissait aussi de ne pas laisser le monopole de cette \u00e9criture \u00e0 ceux qui, en France, soutiennent que le Maroc est une exception, que son explication est insulaire (les Berb\u00e8res derniers blancs en Afrique, les Alaouites Hohenzollern de l\u2019Afrique du Nord, l\u2019islam syncr\u00e9tique et \u00ab\u00a0mod\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb). Loin de moi de nier la singularit\u00e9 du Maroc. Mais, de l\u00e0 \u00e0 consid\u00e9rer qu\u2019il est \u00e0 part dans le monde islamo-m\u00e9diterran\u00e9en et pr\u00e9destin\u00e9 \u00e0 devenir une nation, une monarchie constitutionnelle, un ilot de tol\u00e9rantisme religieux et un nouveau dragon \u00e0 la mani\u00e8re sud-asiatique en Afrique du nord-ouest, il y a un pas que je me refuse \u00e0 franchir. On sait que, de Jacques Benoit-M\u00e9chin (4) \u00e0 Bernard Lugan (5), il y a une version fran\u00e7aise de l\u2019histoire du Maroc imbue de nostalgie de la monarchie fran\u00e7aise et de la chr\u00e9tient\u00e9 occidentale et que ce r\u00e9cit pla\u00eet \u00e0 une large partie de la bourgeoisie marocaine francophone\u00a0: c\u2019est tellement agr\u00e9able pour elle se s\u2019entendre dire par nous, Fran\u00e7ais, que le monde que nous avons perdu, elle a su le conserver en version musulmane\u00a0! Cette repr\u00e9sentation du Maroc, je la r\u00e9cuse absolument.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 A contrario, m\u2019irrite sourdement la vision du Maroc qu\u2019entretient une autre pente de l\u2019esprit public en France. Elle se r\u00e9sume en quelques mots phare d\u00e9clencheurs d\u2019indignation v\u00e9h\u00e9mente\u00a0: Mehdi Ben Barka, Tazmamart, bidonvilles, monarchie compradore, corruption et criminalisation de l\u2019\u00e9conomie, la Mamounia \u00e0 Marrakech&#8230; Bien entendu, ce sombre tableau s\u2019appuie sur des donn\u00e9es statistiques irr\u00e9futables (la sous-scolarisation des filles en milieu rural par exemple) et des faits av\u00e9r\u00e9s (Tazmamart cellule 10 d\u2019Ahmed Marzouki, qui vaut bien Une journ\u00e9e d\u2019Ivan Denissovitch de Soljenitsyne).\u00a0 Mais cette lecture de la r\u00e9alit\u00e9 du Maroc interdit de penser la mue silencieuse de la soci\u00e9t\u00e9 et la capacit\u00e9 de ses habitants \u00e0 s\u2019adapter aux temps nouveaux. Elle vire au mis\u00e9rabilisme et \u00e0 un pathos unilat\u00e9ral. Les contempteurs acharn\u00e9s de la monarchie hassanienne fermaient les yeux sur les r\u00e9gimes autrement plus despotiques, qui accablaient les Syriens, les Irakiens et, dans une moindre mesure, les Alg\u00e9riens.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Il ne s\u2019agit pas de trouver un point d\u2019\u00e9quilibre entre ces deux r\u00e9cits antinomiques. J\u2019avais plut\u00f4t \u00e0\u00a0 faire un pas de c\u00f4t\u00e9 et\u00a0 \u00e0 essayer de comprendre historiquement le Maroc \u00e0 partir de donn\u00e9es qui n\u2019entrent pas imm\u00e9diatement dans les cat\u00e9gories de pens\u00e9e qui sont celles la droite (ultra) et de la gauche (extr\u00eame) dans l\u2019hexagone o\u00f9 je vis. Le Maroc existe en soi et pour soi\u00a0 et, pour \u00eatre analys\u00e9 \u00e0 partir de sa profondeur historique, implique de la part de l\u2019observateur \u00e9tranger de se d\u00e9pouiller de sa grille d\u2019analyse famili\u00e8re et de son lexique. C\u2019est ce que j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019entreprendre. Cela ne signifie pas que mon essai soit neutre. On est toujours ethno-centr\u00e9. La diff\u00e9rence attire. La ressemblance retient. Toute notre existence est ballot\u00e9e entre ces deux pulsions contradictoires. Je crois, j\u2019esp\u00e8re m\u00eame que cette tension habite souterrainement mon ouvrage.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">Question\u00a0: <em>Qu\u2019est-ce-que le genre de la synth\u00e8se implique en termes de sources utilis\u00e9es<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">J\u2019op\u00e9rerai un distinguo entre les sources que j\u2019ai lues par-dessus l\u2019\u00e9paule de mes pr\u00e9d\u00e9cesseurs et celles auxquelles j\u2019ai eu acc\u00e8s directement (\u00e0 travers des traductions lorsqu\u2019elles \u00e9taient \u00e9crites en arabe <em>fusha<\/em>).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je glisse sur le premier mode d\u2019emploi. Je n\u2019ai pas eu acc\u00e8s sans biais aux manuscrits de la Biblioth\u00e8que royale, pas plus aux trait\u00e9s de g\u00e9n\u00e9alogie (<em>ansab<\/em>) et aux hagiographies (<em>manaqib<\/em>), qui sont la provende des historiens travaillant sur la p\u00e9riode du XVI\u00b0 au XIX\u00b0 si\u00e8cle. Je dois beaucoup \u00e0 ceux qui ont publi\u00e9 leurs sources en annexe. Je pense par exemple aux <em>ta\u2019aqit<\/em> (r\u00e8glements coutumiers \u00e9crits dans un arabe d\u00e9fectueux et pens\u00e9s en tamazight) et pactes pastoraux traduits en fran\u00e7ais avec un pr\u00e9cieux commentaire critique par Larbi Mezzine dans sa th\u00e8se consacr\u00e9e au Tafilalt \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je m\u2019attarderai plus longtemps sur les textes qui sont des passages oblig\u00e9s pour retracer le d\u00e9roulement du pass\u00e9 du Maroc.\u00a0Je ne pr\u00e9tends pas en avoir fait une lecture \u00e0 neuf. Je me suis astreint \u00e0 les consulter en laissant de c\u00f4t\u00e9 les commentaires ou ex\u00e9g\u00e8ses ant\u00e9rieures. Je redoutais qu\u2019ils fassent \u00e9cran entre le texte et moi. Je voulais interroger ces sources \u00e0 partir de mon propre questionnaire et les d\u00e9crypter avec mes cat\u00e9gories analytiques. Pour Ibn Khald\u00fbn, l\u2019entreprise \u00e9tait impossible. Peut-on lire la Muqaddima et l\u2019histoire des Berb\u00e8res sans \u00eatre happ\u00e9 par un cercle herm\u00e9neutique\u00a0sans fin ? Pour les autres auteurs, l\u2019entreprise \u00e9tait moins casse-cou. D\u2019Al-Bakri \u00e0\u00a0 L\u00e9on l\u2019Africain, on est trop souvent entr\u00e9 dans les auteurs consacr\u00e9s comme dans un libre-service pour extraire une citation donnant du bouquet \u00e0 son texte ou pr\u00e9lever une anecdote donnant l\u2019illusion de baigner dans une atmosph\u00e8re historique. Une lecture personnelle \u00e9tait envisageable. J\u2019ai peu sollicit\u00e9 Thomas Pellow et Foucauld, non parce ils \u00e9taient \u00e9trangers au Maroc, mais parce qu\u2019ils m\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 familiers. J\u2019\u00e9prouvais la n\u00e9cessit\u00e9 de me d\u00e9payser dans des textes que je lisais pour la premi\u00e8re fois avec un regard frais, non pr\u00e9venu. Ecrire une synth\u00e8se, c\u2019est aussi le plaisir du texte, la d\u00e9couverte de sources qui vous arrachent au paysage historique balis\u00e9 par vos devanciers. J\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 une sorte d\u2019excitation intellectuelle \u00e0 lire ensemble les <em>udaba<\/em> du X\u00b0-d\u00e9but du XI\u00b0 s. et \u00e0 appr\u00e9hender le genre de la <em>rihla<\/em> ou de l\u2019essai encyclop\u00e9dique \u00e0 la mani\u00e8re de Ibn Hawqal, al-Bakri et al-Maqdisi. Je les ai lus en me demandant quel \u00e9tait leur rapport \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et avec quel outillage mental ils l\u2019abordaient. Comment un shi\u2019ite originaire de Nisibis per\u00e7oit-il le Maghreb extr\u00eame passant au sunnisme, un Andalous l\u2019Afrique sub-saharienne, un Palestinien l\u2019ouest musulman\u00a0? Comment ces trois esprits si cultiv\u00e9s ont-ils chacun \u00e0 leur mani\u00e8re pratiqu\u00e9 une \u00e9criture \u00e0 la fois norm\u00e9e et buissonni\u00e8re quand ils abordaient le rapport de genre\u00a0?<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0 Deux sources ont produit sur moi un choc anthropologique\u00a0: des extraits du My\u2019\u00e2r d\u2019al-Wanshar\u00ees\u00ee et le recueil de notices biographiques \u00e9tablies par Ibn al-Zayy\u00e2t al-T\u00e2dili. Avec ces deux auteurs, on va voir enfin du c\u00f4t\u00e9 des fantassins, silencieux, de l\u2019histoire. Les questions des gens (beaucoup plus que les r\u00e9ponses des clercs)\u00a0 m\u2019apprirent comment au XV\u00b0 s. les croyants sur les deux rives habitent le monde de l\u2019Islam en juristes scrupuleux de s\u2019en tenir \u00e0 la norme. Leur inqui\u00e9tude d\u2019\u00eatres historiques jet\u00e9s dans un monde o\u00f9 l\u2019Islam perdait pied et l\u2019Occident chr\u00e9tien s\u2019avan\u00e7ait irr\u00e9sistiblement entretient des effets de concordance des temps troublante avec notre entame du XXI\u00b0 s. Et leur soumission \u00e0 la <em>taqwa<\/em> leur inspirait un comportement dans la vie quotidienne dont j\u2019avais pu observer les manifestations lorsque je r\u00e9sidais au Maroc\u00a0: un litt\u00e9ralisme qui inspire une gestuelle comportementale tr\u00e8s stricte, une extr\u00eame politesse, une pr\u00e9venance d\u00e9licate envers les autres\u2026Bref le My\u2019\u00e2r me plongeait dans la religion des gens. Al-T\u00e2dili m\u2019impressionna encore plus vivement\u00a0: le fourmillement de saints minuscules \u00e0 l\u2019\u00e9poque almohade, leur renoncement \u00e0 la richesse et aux positions de pouvoir, leur osmose avec les humbles gens, bref leur parent\u00e9 avec les ordres mendiants qui \u00e9mergent en Europe occidentale \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J\u2019ai par contre pass\u00e9 presque sous silence le Maroc picaresque des vagabonds, des gueux qu\u2019on peut suivre dans la tradition orale et la photographie dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX\u00b0s.de Sidi \u2018Abd al-Rahm\u00e2n al \u2013Madjoub \u00e0 Ahmed Choukri et son Pain nu. J\u2019ai port\u00e9 sur le Maroc le regard de Tchekhov, plut\u00f4t que celui de Gorki. J\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le gris qui habille les existences banales, que le noir, qui fait scandale\u00a0: je pense aux saints haillonneux et demi-fous et aux bandits en rupture avec l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\"><em>\u00a0<\/em>Question\u00a0: <em>Quelle \u00e9criture\u00a0? Quel rapport entre l\u2019analyse et la mise en r\u00e9cit<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">\u00a0 La question ici pos\u00e9e renvoie \u00e0 un d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique de premi\u00e8re importance. On ne peut plus \u00e9crire de l\u2019histoire en ignorant ce que Michel de Certeau a \u00e9crit sur l\u2019op\u00e9ration historique, Paul Ricoeur sur la n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019il y ait un r\u00e9cit pour que l\u2019histoire ait lieu et sans se confronter (moi, de loin) au \u00ab\u00a0linguistic turn\u00a0\u00bb et au courant postmoderniste, qui s\u2019\u00e9chine \u00e0 d\u00e9construire les cat\u00e9gories mentales issues des Lumi\u00e8res. Je ma\u00eetrise mal ce dossier. Je retire de cette invitation \u00e0 pratiquer le degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire l\u2019injonction de tenir son moi en bride et de surveiller de pr\u00e8s sa subjectivit\u00e9. En l\u2019occurrence, le pays dont je me proposais d\u2019\u00e9crire le pass\u00e9 ne risquait-il pas de devenir mon Maroc \u00e0 moi, une fantasmagorie o\u00f9 je me projetais, un tableau envahi par la figure de l\u2019artiste\u00a0?<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0 J\u2019ai \u00e9crit cette synth\u00e8se d\u2019un seul jet \u00e0 en perdre haleine. Enfin, je disposais du temps (cette denr\u00e9e si rare pour l\u2019universitaire en activit\u00e9) pour le faire. Pour rassembler ma base de donn\u00e9es, j\u2019ai beaucoup lu \u00e0 la biblioth\u00e8que de l\u2019IMA (le fond Ninard) et \u00e0 la biblioth\u00e8que municipale de la Part Dieu \u00e0 Lyon. Je crois \u00e0 l\u2019esprit du lieu et que ce n\u2019est pas neutre de pr\u00e9parer l\u2019\u00e9criture d\u2019un livre dans\u00a0 un espace non universitaire ouvert \u00e0 tout vent. A cette B.M., j\u2019\u00e9lisais domicile \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Encyclop\u00e9die de l\u2019Islam, la deuxi\u00e8me \u00e9dition. Cette collection d\u2019une douzaine de gros volumes faisait office pour moi de sur-moi. Elle me garantissait que j\u2019\u00e9tais bien dans une d\u00e9marche scientifique. Certaines entr\u00e9es sont des tr\u00e9sors de savoirs: \u00ab\u00a0Nakur\u00a0\u00bb par Charles Pellat, \u00ab\u00a0Ribat\u00a0\u00bb par Jacqueline Chabbi ou bien \u00ab\u00a0Tariqa\u00a0\u00bb par Louis Massignon, \u00ab\u00a0Fiqh\u00a0\u00bb par Ignaz Goldziher dans la premi\u00e8re \u00e9dition. Avec le recueil de textes historiques en arabe confectionn\u00e9 par L\u00e9vi Proven\u00e7al \u00e0 port\u00e9e de main, j\u2019avais l\u2019assurance que je restais dans les rails de la science et je m\u2019\u00e9loignais de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie du soup\u00e7on ch\u00e8re aux \u00e9tudes postmodernistes et de la critique radicale de l\u2019orientalisme ouverte par Edward Sa\u00efd.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0 J\u2019ai trouv\u00e9 plus facile d\u2019\u00e9crire une synth\u00e8se que de construire un objet th\u00e9matique o\u00f9 joue \u00e0 plein l\u2019imagination scientifique. Je pense \u00e0 la <em>zt\u00e2ta<\/em> repens\u00e9e par Abdelahad Sebti, \u00e0 l\u2019analyse du couscous par Abdallah Bounfour, au traitement des\u00a0 miroirs des princes par Jocelyne Dakhlia par exemple. L\u00e0, le chercheur doit inventer son sujet et le tailler comme un diamantaire sous toutes ses facettes. Avec l\u2019\u00e9criture d\u2019une synth\u00e8se, on est d\u00e9j\u00e0 dans un itin\u00e9raire fl\u00e9ch\u00e9 avec des passages oubli\u00e9s, des seuils, des impasses, des sentes oubli\u00e9es et des routes principales.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0 Et surtout, dans cet exercice de la synth\u00e8se, on est l\u2019otage de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. On a \u00e0 s\u2019acquitter d\u2019une dette envers eux, sauf \u00e0 pratiquer la tabula rasa comme Laroui dans L\u2019histoire du Maghreb, qui op\u00e9rait une rupture radicale avec le mode de pens\u00e9e historique\u00a0 sur l\u2019\u00a0Afrique du Nord contemporain de l\u2019\u00e8re coloniale. Mais Laroui n\u2019a pas de pr\u00e9d\u00e9cesseur, non plus de successeur. Ceux qui, par contre, revendiquent une g\u00e9n\u00e9alogie sont cribl\u00e9s de petits\u00a0 remords pour avoir eu des oublis\u00a0: par exemple, pour ma part, d\u2019avoir si peu fait\u00a0 cas des travaux de Jean-Louis Mi\u00e8ge et Germain Ayache en abordant le XIX\u00b0 s. J\u2019\u00e9tais plus\u00a0 \u00e0 l\u2019aise\u00a0 avec\u00a0 Rahma Bourquia, Abderahmane el-Mouden, Mohammed Kenbib, Nicolas Michel, David Schroeter, entre autres. Effet de g\u00e9n\u00e9ration\u00a0? d\u2019 affinit\u00e9s \u00e9lectives\u00a0dans le champ scientifique? Allez donc savoir comment s\u2019op\u00e8re l\u2019alchimie des emprunts aux coll\u00e8gues\u00a0et des oublis ! Et puis, \u00e9crire sur l\u2019histoire du Maroc, c\u2019est avoir la chance de rencontrer de grands auteurs. Je pense en premier lieu \u00e0 Jacques Berque, \u00e0 Ernest Gellner et Clifford Geertz. Et, bien s\u00fbr, je retrouve ici Abdallah Laroui, toujours d\u00e9rangeant, stimulant, excitant, aux confins de la d\u00e9marche historique, de la r\u00e9flexion \u00e9pist\u00e9mologue et de la critique, mordante, des pens\u00e9es non historicistes. Ces grands auteurs\u00a0 ont exerc\u00e9 sur moi un effet puissant d\u2019attraction\u00a0 et en m\u00eame temps, il me fallait m\u2019en d\u00e9prendre pour exister. Il s\u2019agissait de penser historiquement le Maroc apr\u00e8s eux, mais non pas d\u2019apr\u00e8s eux. J\u2019\u00e9largirai volontiers ce cercle des influences qui se sont exerc\u00e9es sur moi \u00e0 une cinquantaine d\u2019auteurs. Se lancer dans une composition sur le pass\u00e9 d\u2019un pays vous fait r\u00e9aliser qu\u2019on \u00e9crit toujours avec d\u2019autres auteurs, parfois contre eux, jamais sans eux.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0 Ecrire une synth\u00e8se \u2013 derni\u00e8re remarque sur le travail de mon \u00e9criture \u2013 c\u2019est accepter d\u2019\u00eatre\u00a0 d\u00e9pass\u00e9. La sortie au m\u00eame moment du\u00a0 Kably a \u00e9t\u00e9 pour moi\u00a0\u00a0 un signal avertisseur en ce sens. Depuis, j\u2019ai d\u00e9couvert dans la revue Zamane une foule de renseignements ponctuels et de dossiers th\u00e9matiques, qui auraient \u00e9toff\u00e9 mon approche. Et puis, il y a les livres qui sortent depuis que vous avez achev\u00e9 le v\u00f4tre. J\u2019en citerai deux qui auraient s\u00fbrement modifi\u00e9 mon propos\u00a0: L\u2019ordre almohade (1120-1261). Une approche anthropologique (Mehdi Ghouirgate) et L\u2019Islam marocain au quotidien (Mohammed El Ayadi, Hassan Rachik et Mohammed Tozy).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">Question\u00a0: <em>Pourrait-on parler d\u2019une diff\u00e9rence de perspective entre historiens\u00a0? Regard interne et regard externe.<\/em><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">\u00a0 Oui, il y a un \u00e9cart entre les deux approches. Mais pas une discordance insurmontable. L\u2019historien n\u00e9 dans le pays dont il \u00e9crit l\u2019histoire entretient avec lui une intimit\u00e9, une familiarit\u00e9 auxquelles l\u2019historien \u00e9tranger ne saurait pr\u00e9tendre. L\u2019historien du dedans est port\u00e9 par une exigence civique \u00e0 laquelle ne peut aspirer l\u2019historien du dehors. Il part d\u2019un pass\u00e9 qui parle dans le pr\u00e9sent de ses concitoyens. Il ambitionne de les instruire, de les \u00e9clairer. Il fut, comme l\u2019\u00e9crivit\u00a0 Pierre Nora, \u00e0 la fois\u00a0 le notaire et le proph\u00e8te de la conscience historique de ses compatriotes. S\u2019il ne l\u2019est plus dans les pays revenus du culte de la nation, il continue \u00e0 remplir cette vocation dans les pays o\u00f9 la nation est encore en construction. L\u2019historien du dehors a le handicap d\u2019\u00eatre civiquement hors-sol\u00a0 dans le pays qu\u2019il \u00e9tudie. Il ne sera jamais le pr\u00e9cepteur de celui-ci. Mais il dispose du privil\u00e8ge de l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 par rapport \u00e0 son sujet. Il est moins aveugl\u00e9 par la tentation du r\u00e9cit \u00e0 sens unique. Je ne dis pas qu\u2019il est plus objectif, car l\u2019objectivit\u00e9 est un leurre\u00a0: il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019\u00e9duquer sa subjectivit\u00e9, de la soumettre aux proc\u00e9dures qui d\u00e9finissent le m\u00e9tier d\u2019historien que de pr\u00e9tendre n\u2019\u00eatre d\u2019aucun temps, ni d\u2019aucun pays. Seulement l\u2019historien \u00e9tranger a plus de recul. Il r\u00e9siste mieux aux aveuglements passionnels qui emportent les peuples.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Aussi bien ne faut-il pas se r\u00e9signer \u00e0 enregistrer cette dualit\u00e9 des aptitudes\u00a0 au risque de sombrer dans le manich\u00e9isme\u00a0: kal\u00e2m watani, kal\u00e2m ajnabi. Ce leitmotiv des ann\u00e9es 1970\/1980 faisait abstraction de la diversit\u00e9 des \u00e9coles historiques et des courants de pens\u00e9e, qui chevauchent les fronti\u00e8res nationales.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Je ne fais que rappeler la diversit\u00e9 des optiques qui partagent la corporation des historiens en historiens du politique (histoire de pouvoirs et contre-pouvoirs), du social (avec l\u2019\u00e9conomique campant \u00e0 l\u2019arri\u00e8re plan) et des repr\u00e9sentations (l\u2019orientalisme par exemple), du sensible (l\u2019\u00e9nonciation des \u00e9motions) et des architectures de sens qui sous-tendent l\u2019action des humains (Clifford Geertz dans le bazar de Sefrou). Ajoutons l\u2019histoire du genre, qui redistribue autrement les lignes de clivage au sein des soci\u00e9t\u00e9s. L\u2019appartenance \u00e0 une famille d\u2019esprits ou \u00e0 une \u00e9cole de pens\u00e9e distribue les historiens entre\u00a0 des cat\u00e9gories qui \u00e9chappent au d\u00e9terminisme ethno-confessionnel ou national. Le marxisme fut \u00e0 cet \u00e9gard un puissant trait d\u2019union entre intelligentsias des deux rives. Certes un marxiste fran\u00e7ais (Maxime Rodinson, Ren\u00e9 Gallissot) n\u2019\u00e9tait pas identique \u00e0 un marxiste arabe (Samir Amin, Mahmoud Husse\u00efn) ou anglais (Edward Thompson, Eric Hobsbawm). Mais il y avait bien des consonances entre eux, un lexique similaire, un horizon de sens partag\u00e9. L\u2019auditeur \u00e9tranger \u00e0 ce courant de pens\u00e9e qui assistait &#8211; dans le courant des ann\u00e9es 1970 &#8211;\u00a0 \u00e0 un colloque sur les modes de production dans les pays du tiers-monde ou\u00a0 sur l\u2019imp\u00e9rialisme \u00e0 la Belle Epoque avait la sensation d\u2019\u00eatre en pr\u00e9sence d\u2019une internationale de croyants adh\u00e9rant \u00e0\u00a0 un syst\u00e8me de pens\u00e9e fascinant. N\u2019\u00e9taient-ils pas \u00e9quip\u00e9s d\u2019une grille de lecture de la complexit\u00e9 des mondes, qui, ayant r\u00e9ponse \u00e0 toutes les questions traversant l\u2019esprit du temps,\u00a0 impressionnait l\u2019agnostique sur le seuil de la porte\u00a0? Cette adh\u00e9sion\u00a0 g\u00e9n\u00e9rait un lien fort entre ses adeptes, qui transcendait les appartenances nationales et les identit\u00e9s confessionnelles trouv\u00e9es mais non choisies, inculqu\u00e9es, mais non\u00a0 adopt\u00e9es.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Plus que jamais, nous avons \u00e0\u00a0 faire la navette entre\u00a0 historiens du dedans et historiens du dehors. L\u2019historien de l\u2019int\u00e9rieur de la nation qu\u2019il \u00e9tudie pourrait reconna\u00eetre que l\u2019historien du dehors est susceptible de voir ce qui lui \u00e9chappe, parce qu\u2019il est trop m\u00eal\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire opaque ou visqueuse dans laquelle baignent ses concitoyens ou bien parce qu\u2019il ne trouve pas la bonne distance pour parler de son pass\u00e9. Je prendrai l\u2019exemple de l\u2019histoire de la France contemporaine pour illustrer cette assertion. Elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9largie et renouvel\u00e9e en profondeur par les historiens am\u00e9ricains dans le dernier tiers du si\u00e8cle dernier. Un Paxton sur la p\u00e9riode de Vichy\u00a0 a exerc\u00e9 un effet d\u2019\u00e9lectrochoc analogue au film Le chagrin et la piti\u00e9 (6). Un Eugen Weber, dans La fin des terroirs,\u00a0 a tordu le coup \u00e0 la vision consensualiste d\u2019une France faisant fi de ses mille particularismes dans la fameuse f\u00eate de la F\u00e9d\u00e9ration le 14 juillet 1790 sur le Champ de Mars \u00e0 Paris. A suivre Weber, ce fut \u00e0 la fin du XIX\u00b0 que la France des terroirs s\u2019\u00e9vanouit pour faire place \u00e0 un pays homog\u00e9n\u00e9is\u00e9 (7).\u00a0 A l\u2019inverse, l\u2019historien \u00e9tranger au pays dont il reconstruit (et non ressuscite) le pass\u00e9 est invit\u00e9 \u00e0\u00a0 entrer dans une d\u00e9marche consistant \u00e0 aller du dehors dedans. En l\u2019occurrence, on ne lui demande pas de se faire marocain pour comprendre le pass\u00e9 de l\u2019empire ch\u00e9rifien. Mais il a \u00e0 faire un travail de mise \u00e0 distance de ses pr\u00e9suppos\u00e9s (pr\u00e9jug\u00e9s, aurait-on dit autrefois), de ses r\u00e9flexes (induits par son \u00e9ducation), de son imaginaire (s\u2019il est fran\u00e7ais et de culture r\u00e9publicaine, il a \u00e0 \u00e9tudier une tr\u00e8s vieille monarchie). Il lui faut apprendre \u00e0 s\u2019envisager comme l\u2019autre de l\u2019autre\u00a0pour comprendre que l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ne s\u2019op\u00e8re pas \u00e0\u00a0 sens unique.\u00a0\u00a0 Cette travers\u00e9e des apparences s\u2019op\u00e8re par le biais d\u2019un jeu de miroirs qui donne le vertige. La d\u00e9marche de l\u2019historien se rapproche ici de celle de l\u2019ethnologue. Le retour est \u00e9prouvant. L\u2019historien qui se perd dans les d\u00e9dales de la vieille ville de F\u00e8s ou assiste au moussem de la Nasiriya \u00e0 Tamgrout ne lit plus les textes fondateurs de l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire\u00a0 du Maroc de la m\u00eame fa\u00e7on. Ce n\u2019est pas tellement sa grille de lecture qui a boug\u00e9. C\u2019est son appareil sensoriel qui est modifi\u00e9. Lisant la description des quartiers et des m\u00e9tiers op\u00e9r\u00e9e par L\u00e9on l\u2019Africain, il met des sonorit\u00e9s, des odeurs, des visages et des attitudes corporelles sur ces pages tellement \u00e9vocatrices. En pr\u00e9sence des chanteurs danseurs d\u2019un moussem, il comprend que, par del\u00e0 le langage\u00a0 de l\u2019Islam porteur d\u2019un universel, il y a la religion des gens, en l\u2019occurrence charg\u00e9e de r\u00e9miniscences subsahariennes et de transe dionysiaque antique. On apprend le Maroc par le corps et par l\u2019\u00e9motion, autant que par les textes \u00e9crits et l\u2019acte de penser ses fondamentaux. Et on ne sort pas indemne\u00a0 de cette confrontation. Le retour au pays natal oblige \u00e0 r\u00e9ajuster son comportement, son habitus, en retrouvant un univers o\u00f9 le dernier mot appartient \u00e0 la froide rationalit\u00e9 techno-bureaucratique.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J\u2019ajouterai que l\u2019historien fran\u00e7ais \u2013 pour peu encore- n\u2019est pas\u00a0 tout \u00e0 fait un historien\u00a0 \u00e9tranger comme les autres au Maroc. S\u2019il oublie le statut d\u2019\u00eatre hybride que\u00a0 lui conf\u00e8re d\u2019avoir \u00e0 assumer l\u2019h\u00e9ritage colonial, le citoyen de base (l\u2019homme de la rue) le lui rappelle volontiers\u00a0: pas forc\u00e9ment pour condamner ce pass\u00e9. La g\u00e9n\u00e9ration des jeunes chercheurs fran\u00e7ais ou\u00a0 franco-maghr\u00e9bins s\u2019\u00e9loigne de ce pass\u00e9, qui se refroidit lentement. Pour ceux qui ont v\u00e9cu l\u2019exp\u00e9rience de la coop\u00e9ration, il est encore tout chaud. Car notre dilemme \u00e9tait le suivant\u00a0: fallait-il participer pleinement au travail de cette institution qui, d\u2019une certaine mani\u00e8re, prolongeait l\u2019\u00e9poque du protectorat ou bien devait-on rompre les amarres et s\u2019en aller pour ne pas cautionner le n\u00e9o-colonialisme\u00a0? Nombre de coop\u00e9rants s\u2019en tenaient \u00e0 une attitude qui\u00e9tiste. D\u2019autres choisissaient sans barguigner leur camp. Moi-m\u00eame, je tergiversais, j\u2019\u00e9tais tiraill\u00e9 entre ces deux directions\u00a0: assumer le pass\u00e9 l\u00e9gu\u00e9 par le protectorat ou le rejeter compl\u00e8tement. S\u2019il m\u2019est permis de conclure sur une note personnelle, je dirais que j\u2019ai v\u00e9cu douloureusement\u00a0 cette confrontation de points de vue antagoniques, lorsque j\u2019\u00e9crivis ma th\u00e8se consacr\u00e9e \u00e0 Lyautey et \u00e0 l\u2019\u00e9tude du protectorat fran\u00e7ais. Et que j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 une sorte de jubilation en \u00e9crivant une synth\u00e8se historique sur le Maroc. En remontant dans le temps, je m\u2019\u00e9loignais de ce pass\u00e9 franco-marocain qui m\u2019a habit\u00e9 douloureusement si longtemps, je m\u2019en lib\u00e9rais. Je d\u00e9couvrais le Maroc d\u2019avant le XIX\u00b0 s.,\u00a0 qui\u00a0 porte si peu\u00a0 l\u2019empreinte de l\u2019Europe. Je pouvais faire jouer \u00e0 plein\u00a0 ces outils analytiques que sont la tribu, la zaou\u00efa, le sultan, le makhzen, l\u2019agro-pastoralisme, l\u2019amazighit\u00e9, la jud\u00e9it\u00e9 et l\u2019africanit\u00e9. Je m\u2019\u00e9loignais enfin des notions de situation coloniale, de m\u00e9tamorphisme, d\u2019alt\u00e9ration, de d\u00e9personnalisation ou d\u2019ali\u00e9nation qui garnissent la trousse \u00e0 outils de l\u2019historien du moment colonial. Non pas que le Maroc avant l\u2019intrusion de l\u2019Europe au XIX\u00b0\u00a0 soit \u00e0 envisager comme une \u00e9pure, comme un arch\u00e9type insulaire. La puret\u00e9 des mod\u00e8les est un fantasme exterminateur. Et l\u2019essentialisme ne fait qu\u2019alimenter la guerre des Dieux et des civilisations. Mais\u00a0 pour moi, stup\u00e9fait par la fixation\u00a0 obsessionnelle\u00a0 que nos contemporains\u00a0 op\u00e8rent sur leur pass\u00e9 proche (le terme g\u00e9n\u00e9rique de\u00a0 br\u00fblures de l\u2019histoire), remonter dans le temps,\u00a0 ce fut comme un retour au pays natal, celui de l\u2019humanit\u00e9 pr\u00e9-moderne, dont il nous faut retrouver\u00a0 l\u2019architecture de sens et \u00e9couter la le\u00e7on pour r\u00e9sister \u00e0 cette esp\u00e8ce de <em>no future<\/em>\u00a0 qui sature notre pr\u00e9sent.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\">Notes\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(1)- Paru en deux volumes chez Albin Michel en 1939\/1940 et r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 1998.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(2)- Dans la Revue historique, n\u00b0 670, avril 2014, p. 377-384 (&#8220;Pour une histoire du Maroc revisit\u00e9e&#8221;).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(3)- Fran\u00e7ois Hartog, R\u00e9gimes d\u2019historicit\u00e9. Pr\u00e9sentisme et exp\u00e9riences du temps, Seuil, 2002.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(4)- Jacques Benoit M\u00e9chin, Histoire des Alaouites, Perrin, 1994.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(5)- Bernard Lugan, Histoire du Maroc des origines \u00e0 nos jours , Perrin, 2000.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(6)- Robert Paxton, La France de Vichy,1940-1944, Seuil, 1973.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(7)- Eugen Weber, La fin des terroirs. 1870-1914, Fayard, 1983.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte reproduit, moyennant quelques modifications, mon intervention au d\u00e9bat tenu \u00e0 Rabat\u00a0 le 24 f\u00e9vrier 2015, organis\u00e9 conjointement par \u00ab\u00a0L\u2019Ecole de Gouvernance et d\u2019Economie\u00a0\u00bb et la revue \u00e9lectronique \u00ab\u00a0Ribat Al Koutoub\u00a0\u00bb, et portant sur la question de l\u2019exercice de la synth\u00e8se historique en prenant appui sur le cas du Maroc. 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