{"id":3440,"date":"2021-01-04T00:20:00","date_gmt":"2021-01-03T23:20:00","guid":{"rendered":"http:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=3440"},"modified":"2021-01-04T00:15:06","modified_gmt":"2021-01-03T23:15:06","slug":"la-ville-phenomene-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=3440","title":{"rendered":"La ville, ph\u00e9nom\u00e8ne litt\u00e9raire"},"content":{"rendered":"\n<p dir=\"ltr\">Mohammed Naciri, <em>D\u00e9sirs de ville<\/em>. Pr\u00e9face de F\u00e9lix Damette, postfaces de Monceyf Fadili et Grigori Lazarev (Rabat&nbsp;: Economie Critique, 2017), 598 p.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/Milaffat_1220-1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/Milaffat_1220-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3472\" width=\"400\" height=\"649\" srcset=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/Milaffat_1220-1.jpg 618w, https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/Milaffat_1220-1-185x300.jpg 185w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Dans sa tentative de redonner sens \u00e0 un ensemble d\u2019\u00e9crits, disparates, produits durant plus de quatre d\u00e9cennies, sur la ville, le g\u00e9ographe marocain Mohamed Naciri pr\u00e9f\u00e8re symboliquement s\u2019en remettre \u00e0 la litt\u00e9rature mondiale, et \u00e0 la polys\u00e9mie qui en \u00e9mane, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 sa science accumul\u00e9e, aux abords de l\u2019espace urbain local. Son titre, <em>D\u00e9sirs de ville<\/em><a href=\"#_edn1\">[i]<\/a>, lui est inspir\u00e9 par <em>Les villes invisibles<\/em>, ouvrage incontournable de l\u2019\u00e9crivain Italo Calvino, pour qui, pr\u00e9cise-t-il en introduction, il n\u2019y a que des villes qui \u00ab&nbsp;continuent au travers des ann\u00e9es et des changements \u00e0 donner forme aux d\u00e9sirs et celles o\u00f9 les d\u00e9sirs en viennent \u00e0 effacer la ville ou bien sont effac\u00e9s par elle&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn2\">[ii]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Evidemment, en partant de son exp\u00e9rience v\u00e9cue et observ\u00e9e, deux villes multis\u00e9culaires, Sal\u00e9 et F\u00e8s, foyers de saintet\u00e9, de citadinit\u00e9 et de pouvoir, repr\u00e9sentent visiblement les deux versants du d\u00e9sir d\u00e9peint. Mais s\u2019il met en relief la notion de d\u00e9sir, ce n\u2019est pas uniquement par fac\u00e9tie esth\u00e9tique, mais \u00e0 partir d\u2019un souvenir pr\u00e9cis qui fonde son rapport \u00e9thique aux concepts urbains \u00e0 la mode charri\u00e9s par la mondialisation, la Banque mondiale et les ONG internationales. Ce d\u00e9sir, \u00e9crit-il, \u00ab&nbsp;je l\u2019ai ressenti il y a plus d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es lors de mes enqu\u00eates chez les habitants des bidonvilles. Ce que j\u2019ai per\u00e7u, de mani\u00e8re directe, c\u2019est le souci des populations que je rencontrais de r\u00e9ussir leur int\u00e9gration \u00e0 la ville&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn3\">[iii]<\/a>. Cela, en plus de le renvoyer vers l\u2019attitude de populations pr\u00e9caires, en provenance des campagnes, en qu\u00eate de r\u00eave et de reconnaissance en ville, lui a donn\u00e9 un cadre pour aborder l\u2019espace urbain, non comme un comme lieu fixe, mais comme une destination permanente.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Ce d\u00e9sir de litt\u00e9rature que le g\u00e9ographe formule si \u00e9l\u00e9gamment cr\u00e9e \u00e0 son insu de multiples r\u00e9sonnances. A la lecture des r\u00e9cits collect\u00e9s sur son terrain de <em>jebala<\/em> descendant \u00e0 F\u00e8s, il nous fait tout de suite songer \u00e0 ces provinciaux qui montaient \u00e0 Paris dans <em>Au bonheur des dames<\/em> d\u2019Emile Zola ou encore \u00e0 ces jeunes mal fam\u00e9s issus de l\u2019exode rural vers Casablanca, d\u00e9peints par Mohamed Zefzaf dans <em>Une tentation de vivre<\/em>. Mais ce n\u2019est pas vers le naturalisme que l\u2019auteur se tourne pour signifier le d\u00e9sir de ville.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Dans son livre \u00e9talon, <em>Les villes invisibles<\/em>, il s\u2019en remet \u00e0 une toute autre litt\u00e9rature, all\u00e9gorique, avec un zest de fantastique provenant des contes anciens. Le voyageur Marco Polo y est alors, comme dans <em>Les Mille et une Nuits<\/em>, le convive d\u2019un souverain, Kubla\u00ef Khan, et le r\u00e9cit, ponctu\u00e9 de dialogues, lui permet de lui d\u00e9crire toutes les formes de villes qu\u2019il aurait connus. A un moment, Marco Polo tente d\u2019abr\u00e9ger son r\u00e9cit, mais son h\u00f4te lui fait part de son objection.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u00ab&nbsp;\u2014&nbsp;Sire, d\u00e9sormais je t\u2019ai parl\u00e9 de toutes les villes que je connais.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u2014&nbsp;Il en reste une dont tu ne parles jamais.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Marco Polo baissa la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u2014&nbsp;Venise, dit Kubla\u00ef Khan.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Marco sourit.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u2014&nbsp;Chaque fois que je fais la description d\u2019une ville, je dis quelque chose de Venise.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u2014&nbsp;Quand je t\u2019interroge sur d\u2019autres villes, je veux t\u2019entendre parler d\u2019elles. Et de Venise, quand je t\u2019interroge sur Venise.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u2014&nbsp;Pour distinguer les qualit\u00e9s des autres, je dois partir d\u2019une premi\u00e8re ville qui reste implicite. Pour moi, c\u2019est Venise.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u2014&nbsp;Alors tu devrais commencer tous tes r\u00e9cits de voyage par leur point de d\u00e9part, en d\u00e9crivant Venise telle qu\u2019elle est, et tout enti\u00e8re, sans rien omettre de ce que tu te rappelles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">(\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">\u2014&nbsp;Les images de la m\u00e9moire, une fois fix\u00e9es par les paroles, s\u2019effacent. Peut-\u00eatre, Venise, ai-je peur de la perdre toute en une fois, si j\u2019en parle. Ou peut-\u00eatre, parlant d\u2019autres villes, l\u2019ai-je d\u00e9j\u00e0 perdue, peu \u00e0 peu.&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn4\">[iv]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Naciri note, au passage, sans trop s\u2019attarder dessus qu\u2019Ibn Battouta, pr\u00e9curseur moins glorifi\u00e9 que l\u2019explorateur italien, protagoniste de ce r\u00e9cit, disait de F\u00e8s que c\u2019\u00e9tait \u00ab&nbsp;la ville des <em>Rhoraba <\/em>(\u00e9trangers \u00e0 la ville)&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn5\">[v]<\/a>. A se demander quel lien y aurait-il entre l\u2019explorateur et le g\u00e9ographe, et surtout quel sens secret donne un \u00e9crivain \u00e0 une ville lorsqu\u2019il en provient et quel sens il lui trouve lorsqu\u2019il en est juste visiteur, de passage. Mais dans les deux cas, et comme le manifeste Calvino avec maestria, par les noms imaginaires qu\u2019il donne aux villes d\u00e9crites, en plus d\u2019\u00eatre construite et habit\u00e9e, la ville est d\u2019abord un objet imaginaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le catalogue des formes est infini. Aussi longtemps que chaque forme n\u2019aura pas trouv\u00e9 sa ville, de nouvelles villes continueront de na\u00eetre. L\u00e0 o\u00f9 les formes \u00e9puisent leurs variations et se d\u00e9font, commence la fin des villes \u00bb<a href=\"#_edn6\">[vi]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Il est dor\u00e9navant \u00e9tabli par les sociologues et historiens que la litt\u00e9rature moderne, se d\u00e9marquant des belles lettres et celle chevaleresque, a pris forme en Europe concomitamment avec l\u2019av\u00e8nement de la ville, comme r\u00e9sultante de la s\u00e9dentarit\u00e9 industrielle au XVIII\u00b0 si\u00e8cle<a href=\"#_edn7\">[vii]<\/a>. Dedans, deux figures majeures et oppos\u00e9es \u00e9mergent. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 celle du voyageur, du fl\u00e2neur, dandy, au regard panoramique, impressionniste ou m\u00e9taphorique, souvent romantique, rebut\u00e9 par l\u2019effet m\u00e9tallique, froid, qui s\u2019en d\u00e9gage. Et d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9 le s\u00e9dentaire, attach\u00e9 \u00e0 son quartier, ses habitudes, ses plans fixes, qui peut d\u00e9ployer toute une \u0153uvre pour parler de l\u2019universel \u00e0 partir de sa localit\u00e9. Le critique J\u00e9r\u00f4me David distingue, \u00e0 sa mani\u00e8re, entre \u00ab&nbsp;l\u2019ermite qui se cantonne \u00e0 son quartier mais en donne une description fouill\u00e9e et le fl\u00e2neur qui survole la ville avec ses jambes et son esprit&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn8\">[viii]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Il est clair que Calvino se situe dans un entre deux ing\u00e9nieux, ni m\u00e9lancolique ni enchant\u00e9, ni compl\u00e8tement descriptif ni d\u00e9finitivement all\u00e9gorique. Mais qu\u2019en est-il des autres auteurs attach\u00e9s \u00e0 la ville comme objet litt\u00e9raire&nbsp;? Quand le philosophe allemand Walter Benjamin s\u2019est retrouv\u00e9 \u00e0 Paris, en oisif, dilettante, il a pris le temps d\u2019appr\u00e9cier \u00e0 rebours les vagabondages de Charles Baudelaire. Sous sa plume, \u00ab&nbsp;Paris devient pour la premi\u00e8re fois un objet de po\u00e9sie lyrique. Le fl\u00e2neur se tient encore sur le seuil, celui de la grande ville comme celui de la classe bourgeoise&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn9\">[ix]<\/a>. Et dans son recueil, <em>Les fleurs du mal<\/em>, l\u2019invitation au voyage appara\u00eet comme un \u00e9loge de l\u2019art contre la technique, et ainsi un appel au retour au calme et \u00e0 la volupt\u00e9, au plus pr\u00e8s de la nature.&nbsp; Ce ton d\u00e9senchant\u00e9, traitant la ville comme foyer de d\u00e9shumanisation, sera repris au XX\u00b0 si\u00e8cle par d\u2019autres auteurs, comme Franz Kafka, \u00e0 travers ses d\u00e9dales bureaucratiques cauchemardesques, Robert Musil, \u00e0 travers ses mondanit\u00e9s sociales avilissantes ou encore Stefan Zweig, \u00e0 travers l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 qui y r\u00e8gne. La lecture de tous ces auteurs confirme le constat de chercheurs ayant sond\u00e9 le sujet urbain par l\u2019art, que \u00ab l&#8217;utopie de la ville, \u00e9tablissant l&#8217;\u00e9quilibre entre le po\u00e8te et la cit\u00e9, est pos\u00e9e dans la po\u00e9sie moderne surtout en termes d&#8217;absence, de nostalgie, de m\u00e9moire cosmique et cultuelle \u00bb<a href=\"#_edn10\">[x]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Si par ces diff\u00e9rents d\u00e9tours, nous d\u00e9couvrons la face sombre de la ville, c\u2019est bien parce que la litt\u00e9rature a contribu\u00e9 largement \u00e0 faire le deuil de la campagne, du large, soit en l\u2019explorant comme sujet d\u2019\u00e9criture, soit en d\u00e9plorant son manque par la description de villes surpeupl\u00e9es, o\u00f9 l\u2019\u00eatre se sentait en m\u00eame temps entour\u00e9 et solitaire. Cela est le cas \u00e0 travers la figure du migrant, que d\u00e9peint avec po\u00e9sie l\u2019\u00e9crivain soudanais, Ta\u00efeb Salih. Son roman, <em>Saison de migration vers le Nord<\/em>, est l\u2019histoire d\u2019un d\u00e9placement tragique de la rase campagne d\u00e9sertique du Sud \u00e0 la ville brumeuse et lubrique de Londres. C\u2019est le cas aussi des ouvriers, prol\u00e9taires, que l\u2019\u00e9crivain irako-saoudien, Abderrahmane Mounif, en connaisseur des \u00e9conomies ali\u00e9nantes du p\u00e9trole, met en sc\u00e8ne comme des d\u00e9\u00e7us de l\u2019exode, des d\u00e9sillusionn\u00e9s en qu\u00eate de retour \u00e0 l\u2019abri de la nature, dans <em>Les villes de sel<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Qu\u2019en est-il, alors, des auteurs qui prennent le temps, car install\u00e9s, fix\u00e9s dans une ville, d\u2019en r\u00e9v\u00e9ler les entrailles&nbsp;? De James Joyce, qui a fait de Dublin le lieu d\u2019ancrage d\u2019Ulysse, \u00e0 Naguib Mahfouz, qui a longtemps d\u00e9crit comme un photographe la vie de quartiers du Caire comme miroir de mythologies perp\u00e9tuelles, en passant par Paul Auster, qui a \u00e9rig\u00e9 New York en temple de passions tristes et d\u00e9sirs infinis, la ville a souvent servi de pr\u00e9texte spatial pour saisir l\u2019humain dans ses interactions, tensions, avec l\u2019autre et avec les forces spirituelles qui le d\u00e9passent. Mais certains auteurs, assez rares, plus attentifs \u00e0 l\u2019espace en soi, comme Patrick Modiano, qui \u00e9crit toujours en d\u00e9ambulateur des rues de Paris, parviennent \u00e0 se muer en m\u00e9tronomes d\u2019une ville par la litt\u00e9rature. Il est d\u2019ailleurs saisissant de voir que la ville de Lisbonne ait \u00e9dit\u00e9 un guide touristique \u00e0 partir des lieux que fr\u00e9quentait le po\u00e8te et \u00e9crivain, Fernando Pessoa, \u00e0 l\u2019\u00e9criture oc\u00e9anique. Il est troublant d\u2019ailleurs d\u2019avoir entre les mains ce livre se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 un r\u00eaveur pour attiser le d\u00e9sir de ville chez les visiteurs, qui viendraient juste y fl\u00e2ner.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Revenons chez Calvino. Il a l\u2019art de nommer ses villes imaginaires apr\u00e8s des noms de femmes. Dans un des fragments de r\u00e9cits sur la ville de C\u00e9cilia, un pasteur en transhumance demande \u00e0 son interlocuteur o\u00f9 il \u00e9tait. Il lui dit&nbsp;: <em>il nous arrive parfois, \u00e0 mes ch\u00e8vres et \u00e0 moi, de traverser des villes&nbsp;; mais nous ne savons pas les distinguer. Demande-moi le nom des p\u00e2turages&nbsp;: je les connais tous, le Pr\u00e9 des Rocs, la Pente Verte, l\u2019Herbe Ombreuse. Pour moi, les villes n\u2019ont pas de nom<\/em>.&nbsp; Cela me rappelait ce roman hongrois, <em>Ep\u00e9p\u00e9<\/em>, dont l\u2019auteur, Ferenc Karinthy, a \u00e9t\u00e9 compar\u00e9 \u00e0 Kafka, et qui raconte l\u2019histoire d\u2019un homme ayant atterri par d\u00e9faut dans une ville dont il ne reconnaissait ni le nom, ni la langue, ni m\u00eame l\u2019architecture. Il se met alors \u00e0 d\u00e9ambuler et \u00e0 d\u00e9couvrir la grammaire secr\u00e8te qui en commande le fonctionnement. Cela met en exergue le parall\u00e8le saisissant entre architecture et psychanalyse, construction et subconscient, qui am\u00e8ne Sigmund Freud, dans <em>Malaise dans la civilisation<\/em>, \u00e0 saisir par la description de Rome la structure sous-jacente d\u2019une \u00e9poque. Il rappelle en outre le rapprochement fait par le philosophe Ludwig Wittgenstein, entre ville et langage. Celle-ci se d\u00e9ploi dans son entendement comme \u00ab&nbsp;un ensemble de jeux de langage, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, dot\u00e9s de r\u00e8gles sp\u00e9cifiques&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn11\">[xi]<\/a>. Et la force de la philosophie et litt\u00e9rature est dans l\u2019incertitude qu\u2019elles rendent d\u00e9sirable. Elles nous susurrent que \u00ab&nbsp;la ville n&#8217;est plus qu&#8217;un concept, qu&#8217;elle est rel\u00e9gu\u00e9e dans le d\u00e9sordre des repr\u00e9sentations, qu&#8217;elle s&#8217;est \u00e9tendue jusqu&#8217;\u00e0 se distendre, s\u2019est dilu\u00e9e jusqu&#8217;\u00e0 se fondre. On ne sait trop si elle a perdu son centre ou si le centre, d\u00e9sormais multipli\u00e9, vagabonde partout&nbsp;\u00bb<a href=\"#_edn12\">[xii]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">En nous invitant \u00e0 un pas de c\u00f4t\u00e9 par la litt\u00e9rature, Mohamed Naciri donnait l\u2019impression tout juste de laisser une part de sa subjectivit\u00e9 s\u2019exprimer, pour se d\u00e9marquer des mod\u00e8les pr\u00e9tendument objectifs d\u2019urbanisation. A vrai dire, il nous a invit\u00e9, un peu dans le sillage de Roland Barthes, \u00e0 prendre la ville pour un accumulateur de textes, un r\u00e9v\u00e9lateur de signes. Mais au-del\u00e0 de la ville comme objet, par cette d\u00e9marche, il nous rappelle sa le\u00e7on inaugurale au Coll\u00e8ge de France, nous invitant \u00e0 ne pas consid\u00e9rer l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire comme un simple produit, encore moins un sous-produit sociologique, mais un signe qui <em>renvoie \u00e0 au-del\u00e0 de lui-m\u00eame<\/em>. &nbsp;Et donc permet d\u2019appr\u00e9hender le monde par la sensibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\">Et que nous dit le texte litt\u00e9raire de Calvino&nbsp;? <em>Mon esprit contient toujours un grand nombre de villes que je n\u2019ai pas vues et ne verrai pas, des noms qui portent avec eux une image ou un fragment ou un reflet d\u2019image imagin\u00e9e<\/em>. Voil\u00e0 ce \u00e0 quoi il renvoie&nbsp;: au besoin d\u2019entretenir, malgr\u00e9 tout, le d\u00e9sir de villes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref1\">[i]<\/a> Mohamed Naciri, <em>D\u00e9sirs de ville <\/em>(Pr\u00e9face&nbsp;: F\u00e9lix Damette. Postfaces&nbsp;: Moncef Fadili et Grigori Lazarev)&nbsp;; Ed. Economie critique, 2017<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref2\">[ii]<\/a> Italo Calvino,&nbsp;<em>Le Citt\u00e0 invisibili<\/em>&nbsp;[1972], Milan, Mondadori, 1993&nbsp;; traduit en fran\u00e7ais par Jean Thibeaudau,&nbsp;<em>Les Villes invisibles<\/em>&nbsp;[1974], Seuil, 2002. La traduction de la pr\u00e9face date de 1996.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref3\">[iii]<\/a> Mohamed Naciri, <em>D\u00e9sirs de ville <\/em>(Pr\u00e9face&nbsp;: F\u00e9lix Damette. Postfaces&nbsp;: Moncef Fadili et Grigori Lazarev)&nbsp;; Ed. Economie critique, 2017 (p. 73)<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref4\">[iv]<\/a> Italo Calvino,<em> Les Villes invisibles<\/em>&nbsp;[1974], Seuil, 2002 (pp. 96-98)<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref5\">[v]<\/a> &nbsp;Mohamed Naciri, <em>D\u00e9sirs de ville <\/em>(Pr\u00e9face&nbsp;: F\u00e9lix Damette. Postfaces&nbsp;: Moncef Fadili et Grigori Lazarev)&nbsp;; Ed. Economie critique, 2017 (p. 42)<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref6\">[vi]<\/a> Italo Calvino,<em> Les Villes invisibles<\/em>&nbsp;[1974], Seuil, 2002 (pp. 39),<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref7\">[vii]<\/a> Popovic, P. (1988). De la ville \u00e0 sa litt\u00e9rature. <em>\u00c9tudes fran\u00e7aises<\/em>, <em>24 <\/em>(3), 109\u2013121<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref8\">[viii]<\/a> Bernard Levy, \u00ab&nbsp;La ville et la litt\u00e9rature&nbsp;\u00bb, LE GLOBE &#8211; TOME 152 &#8211; 2012<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref9\">[ix]<\/a> Walter Benjamin, \u00ab&nbsp;Paris, capitale du XIX\u00b0 si\u00e8cle&nbsp;\u00bb, <em>in Ecrits fran\u00e7ais, <\/em>pr\u00e9sent\u00e9s par J.M Monnoyer&nbsp;; Ed. Gallimard, 1991.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref10\">[x]<\/a> Wladimir Krysinski, \u00abEntre ali\u00e9nation et utopie : la ville dans la po\u00e9sie moderne \u00bb, dans La ville n&#8217;est pas un lieu, Revue d&#8217;esth\u00e9tique, 1977\/3-4, Paris, U.G.E., \u00ab10\/18\u00bb, p. 33-71.<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref11\">[xi]<\/a> Jean-Fran\u00e7ois Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979, p. 67-68 et Ludwig Josef Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philosophiques, Paris, Gallimard, 1961 (voir la section 18 des Investigations).<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref12\">[xii]<\/a> Odile Marcel, \u00abCrise de la ville, crise de l&#8217;id\u00e9e de la ville, ou les labeurs de l&#8217;histoire empirique\u00bb, dans L&#8217;id\u00e9e de la ville. Actes du Colloque international de Lyon, Seyssel, \u00c9ditions du Champ Vallon, 1984, p. 18-27 (p. 20).<\/p>\n\n\n\n<p dir=\"ltr\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mohammed Naciri, D\u00e9sirs de ville. Pr\u00e9face de F\u00e9lix Damette, postfaces de Monceyf Fadili et Grigori Lazarev (Rabat&nbsp;: Economie Critique, 2017), 598 p. Dans sa tentative de redonner sens \u00e0 un ensemble d\u2019\u00e9crits, disparates, produits durant plus de quatre d\u00e9cennies, sur la ville, le g\u00e9ographe marocain Mohamed Naciri pr\u00e9f\u00e8re symboliquement s\u2019en remettre \u00e0 la litt\u00e9rature mondiale, &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":3427,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[253],"tags":[818,819,823,824,825],"class_list":["post-3440","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","","category-253","tag-desir","tag-ville","tag-langue","tag-campagne","tag-subconscient"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3440","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3440"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3440\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3427"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3440"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3440"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3440"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}