{"id":4641,"date":"2023-04-05T21:49:13","date_gmt":"2023-04-05T20:49:13","guid":{"rendered":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=4641"},"modified":"2023-04-05T21:54:12","modified_gmt":"2023-04-05T20:54:12","slug":"loutre-cloture%c2%ac%c2%ac%c2%ac%c2%ac%c2%ac%c2%ac-dans-une-annee-chez-les-francais-de-fouad-laroui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=4641","title":{"rendered":"L\u2019outre-cl\u00f4ture dans Une Ann\u00e9e chez les Fran\u00e7ais de Fouad Laroui"},"content":{"rendered":"<p dir=\"ltr\">Fouad Laroui (2011), <em>Une ann\u00e9e chez les fran\u00e7ais<\/em>, Pocket (Editeur)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/kiraat_0423-01.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-4644 alignleft\" src=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/kiraat_0423-01.png\" alt=\"\" width=\"232\" height=\"380\" srcset=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/kiraat_0423-01.png 342w, https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2023\/04\/kiraat_0423-01-183x300.png 183w\" sizes=\"auto, (max-width: 232px) 100vw, 232px\" \/><\/a>Contrairement \u00e0 ce que l&#8217;on suppose, le temps ne va pas du pass\u00e9 au futur ni du futur au pass\u00e9, en traversant le pr\u00e9sent. Sa vraie direction est celle qui va de l&#8217;instant isol\u00e9 \u00e0 la continuit\u00e9 temporelle. La dur\u00e9e n&#8217;est pas, comme le croyait Bergson, une donn\u00e9e imm\u00e9diate de la conscience. Ce n&#8217;est pas le temps qui nous est donn\u00e9 ; c&#8217;est l&#8217;instant. Avec cet instant donn\u00e9, c&#8217;est \u00e0 nous de faire le temps.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0Marcel Proust, <em>A la Recherche du temps perdu<\/em><\/p>\n<p dir=\"ltr\"><em>\u00a0<\/em><strong>R\u00e9sum\u00e9\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le h\u00e9ros de Laroui dans <em>Une Ann\u00e9e chez les Fran\u00e7ais<\/em>, ne se reconnait ni dans la culture marocaine, ni dans la culture fran\u00e7aise. Mehdi a du mal \u00e0 appartenir \u00e0 une identit\u00e9 sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Cette \u00e9tude recourt au concept de \u00ab\u00a0l\u2019outre-cl\u00f4ture\u00a0\u00bb, terme emprunt\u00e9 \u00e0 Jacques Derrida dans son <em>De La Grammatologie<\/em>. J\u2019aimerais montrer que le texte de Laroui suit une logique o\u00f9 le sens advient quand le h\u00e9ros explore aussi bien les limites de l\u2019un (Marocain) que celles de l\u2019autre (Fran\u00e7ais). L\u2019\u00e9criture de ce r\u00e9cit donne lieu \u00e0 un espace-tiers o\u00f9 Mehdi se reconnait comme \u00e9tant un \u00eatre appartenant \u00e0 deux mondes. La mise en sc\u00e8ne de la narration (la sc\u00e9nographie) t\u00e9l\u00e9porte le h\u00e9ros de la condition d\u2019appr\u00e9hension \u00e0 celle d\u2019assurance en soi.<\/p>\n<h4 dir=\"ltr\"><strong>1-La qu\u00eate de la diff\u00e9rence<\/strong><\/h4>\n<p dir=\"ltr\">Dans le texte litt\u00e9raire, les mots prennent des sens m\u00e9taphoriques. Ils ouvrent l\u2019\u00e9criture sur de nouveaux mots qui deviennent des entit\u00e9s, \u00e0 partir desquelles le sens se constitue et devient fondement de l\u2019\u00eatre. L\u2019\u00e9criture permet de trouver l\u2019irr\u00e9ductible.\u00a0 Comme nous l\u2019apprend Barthes, le texte est le produit de la tension entre signifiant et signifi\u00e9, passant de la neutralit\u00e9 du dictionnaire \u00e0 une nouvelle \u00e9conomie du signe. Les mots quittent le sens prescrit, conventionnel, \u00ab\u00a0topique\u00a0\u00bb, pour prendre celui que leur fa\u00e7onne l\u2019\u00e9crivain\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le Texte contient en lui la force de fuir infiniment la parole gr\u00e9gaire (celle qui s\u2019agr\u00e8ge) quand bien m\u00eame elle cherche \u00e0 se reconstituer en lui\u00a0; il repousse toujours plus loin\u2014 [\u2026] il repousse ailleurs, vers un lieu inclass\u00e9, atopique, si l\u2019on peut dire, loin des <em>topoi<\/em> de la culture politis\u00e9e [\u2026]. Il soul\u00e8ve faiblement, transitoirement, cette chape de g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, de moralit\u00e9, d\u2019in-diff\u00e9rence [\u2026] qui p\u00e8se sur notre discours collectif (p. 34) (Barthes, 1974, 48 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">L\u2019auteur sort des limites qui jusqu\u2019alors r\u00e9gissaient et assujettissaient sa pens\u00e9e. Dans son effort, il ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la langue\u00a0; il la d\u00e9passe en inscrivant sa diff\u00e9rence<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">[1]<\/a>. Se pla\u00e7ant au-del\u00e0 de la langue, il exprime sa distance par rapport \u00e0 cette derni\u00e8re. Ce d\u00e9passement des cl\u00f4tures, Blanchot en parle dans son livre <em>Le Livre \u00e0 venir<\/em>. Il nous explique cette tension par la \u00ab\u00a0rencontre de l\u2019imaginaire\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0loi secr\u00e8te du r\u00e9cit\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0m\u00e9tamorphose\u00a0\u00bb, constatant que le r\u00e9cit favorise l\u2019\u00e9mergence d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e8nement\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0naissance [d\u2019une] parole\u00a0\u00bb :<\/p>\n<p dir=\"ltr\">[\u2026] cette distance imaginaire o\u00f9 l\u2019absence se r\u00e9alise et au terme de laquelle l\u2019\u00e9v\u00e8nement commence seulement \u00e0 avoir lieu, point o\u00f9 s\u2019accomplit la v\u00e9rit\u00e9 propre de la rencontre, d\u2019o\u00f9, en tout cas, voudrait prendre naissance la parole qui la prononce. (P. 18)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(Blanchot, 1959, 341 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le texte rend possible l\u2019apparition d\u2019une nouvelle parole. Elle \u00e9merge et prend forme \u00e0 partir de l\u2019\u00e9criture de l\u2019autre. Ainsi, bien que l\u2019auteur n\u2019agisse pas directement sur le monde r\u00e9el, il transforme son monde int\u00e9rieur par les d\u00e9fis qu\u2019il se lance, et les victoires qu\u2019il remporte, dans le but de se d\u00e9sali\u00e9ner du langage \u00ab\u00a0topique et gr\u00e9gaire\u00a0\u00bb, comme nous dit Barthes. Tels que Barthes et Blanchot l\u2019entendent, le r\u00e9cit d\u00e9construit le sens des mots pour en reconstruire de nouveaux mots, de nouveaux sens.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">L\u2019\u00eatre comme \u00e9criture, Jacques Derrida en a fait la th\u00e9orie dans son <em>De La Grammatologie<\/em>, en pointant l\u2019oubli de cette question, pourtant majeure, dans la philosophie occidentale. Le philosophe de la d\u00e9construction consid\u00e8re l\u2019\u00eatre, non comme un \u00ab\u00a0signifi\u00e9 transcendantal ou trans-\u00e9poqual [\u2026], mais d\u00e9j\u00e0, en un sens proprement <em>inou\u00ef<\/em>, une trace signifiante d\u00e9termin\u00e9e [\u2026]\u00a0\u00bb (p. 37).\u00a0 Pour Derrida, il faut d\u00e9voiler l\u2019\u00eatre de ce qui le voile\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">[\u2026] tout n\u2019est pas \u00e0 penser d\u2019un seul trait\u00a0: \u00e9tant et \u00eatre, ontique et ontologique, \u00ab\u00a0ontico-ontologique\u00a0\u00bb seraient, en un style original, d\u00e9riv\u00e9s du regard de la diff\u00e9rence\u00a0; et par rapport \u00e0 ce que nous appellerons plus loin la diff\u00e9rance, [\u2026] (p. 37) (Derrida, 1967, 488 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">L\u2019\u00e9criture favorise l\u2019\u00e9mergence de l\u2019espace qui d\u00e9passe les cl\u00f4tures de l\u2019\u00eatre ou de l\u2019\u00e9tant, pris s\u00e9par\u00e9ment. C\u2019est leur diff\u00e9rence qui permet l\u2019apparition d\u2019un site, d\u2019un temps o\u00f9 les contradictions s\u2019harmonisent. Homi Bhabha appelle cette condition l\u2019\u00ab espace interstitiel \u00bb, lieu qui surmonte le conflit int\u00e9rieur entre l\u2019identit\u00e9 et la diff\u00e9rence\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Permettre au futur d\u2019advenir, ce pourrait aussi \u00eatre, litt\u00e9ralement, lui faire place, lui laisser de la place, c\u2019est-\u00e0-dire non seulement prendre le temps de son entr\u00e9e en lice, mais m\u00e9nager l\u2019espace de sa manifestation, comme si l\u2019espace permettait d\u2019ouvrir le temps (p. 41) (Bhabha, 2007, 480 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Non une entit\u00e9 s\u00e9par\u00e9e de soi, l\u2019autre constitue le moi et le forme. L\u2019\u00e9crivain francophone maghr\u00e9bin semble investir l\u2019espace du texte en raison de la non-sym\u00e9trie entre l\u2019\u00eatre et la langue dans laquelle il \u00e9crit. Ainsi, il bouscule les mots et leur donner un nouveau sens, sens qui traduit sa diff\u00e9rence culturelle. Cette lutte contre les mots, beaucoup d\u2019\u00e9crivains maghr\u00e9bins de langue fran\u00e7aise en parlent. Rachid Boudjedra, par exemple, dit\u00a0: \u00ab\u00a0Nous avons un rapport quand m\u00eame dramatique \u00e0 la langue fran\u00e7aise\u00a0\u00bb (46). H\u00e9di Bouraoui d\u00e9crit le combat qu\u2019il se livre avec la langue\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">[\u2026] je dois m\u2019\u00ab\u00e9lastiquer\u00a0\u00bb dans la langue, pour exprimer diff\u00e9rentes sensibilit\u00e9s de cultures, car si la langue ne charrie pas des cultures diff\u00e9rentes, elle n\u2019est pas apte \u00e0 traduire les r\u00e9alit\u00e9s diff\u00e9rentes qu\u2019on est en train de d\u00e9crire.\u00a0(p. 49)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">(Patrcie Martin et Christophe Drevet, 2001. 328 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Dans <em>Une ann\u00e9e chez les Fran\u00e7ais<\/em> de Fouad Laroui, Mehdi, le h\u00e9ros, laisse voir les st\u00e9r\u00e9otypes r\u00e9ducteurs qui conduisent les individus \u00e0 enfermer l\u2019autre dans des cases, et se faisant, manquent l\u2019opportunit\u00e9 de d\u00e9couvrir l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019autre. \u00a0Mehdi transforme son isolement et sa marginalit\u00e9 en force en (se) racontant son propre r\u00e9cit, situ\u00e9 entre deux cultures\u00a0: arabe et fran\u00e7aise. Le h\u00e9ros de Laroui surmonte l\u2019\u00e9preuve des identit\u00e9s r\u00e9ductrices, dans la mesure o\u00f9 son texte lui offre un espace o\u00f9 le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb se distancie des id\u00e9es re\u00e7ues. Ainsi, il parvient \u00e0 coexister avec la logique de chaque syst\u00e8me et apprend \u00e0 aller-outre. Comme on verra, Mehdi y habitera autrement la langue fran\u00e7aise. Il dira son amour pour les mots fran\u00e7ais ; mais il ne manquera pas de prendre ses distances par rapport \u00e0 ceux qui ne le reconnaissent pas (le professeur de th\u00e9\u00e2tre, Madame et monsieur Berger)<a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">[2]<\/a>. Ainsi, le r\u00e9cit n\u2019est pas seulement la narration d\u2019\u00e9v\u00e8nements\u00a0; il est le lieu de l\u2019\u00e9criture d\u2019un \u00ab\u00a0futur\u00a0\u00bb en train d\u2019\u00ab\u00a0entre[r] en lice\u00bb, selon le mot de Bhabha. Les chapitres du recits d\u00e9crivent l\u2019apprentissage de la langue de l\u2019autre, mais aussi la reconnaissance de sa propre culture. Vers la fin du r\u00e9cit, Mehdi pense autrement son \u00eatre. Il concilie l\u2019inconciliable et devient le site de leur harmonie.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Passons maintenant \u00e0 l\u2019analyse d\u2019<em>Une Ann\u00e9e chez les Fran\u00e7ais<\/em><strong><em>, <\/em><\/strong>et montrons que le h\u00e9ros va de l\u2019enfermement \u00e0 l\u2019ouverture, autrement dit, de la cl\u00f4ture \u00e0 l\u2019outre-cl\u00f4ture.<\/p>\n<h4 dir=\"ltr\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>2-Analyse d\u2019<em>Une Ann\u00e9e chez les Fran\u00e7ais <\/em>ou l\u2019outre-cl\u00f4ture <\/strong><\/h4>\n<p dir=\"ltr\"><strong>\u00a0<\/strong>On peut dire qu\u2019<em>Une Ann\u00e9e<a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\"><strong>[3]<\/strong><\/a> <\/em>d\u00e9crit deux moments\u00a0: le moment de l\u2019assimilation du mod\u00e8le fran\u00e7ais et le moment de la prise de distance vis-\u00e0-vis de cet autre. Si au d\u00e9but, plus sp\u00e9cifiquement dans les quinze premiers chapitres, Mehdi cherche \u00e0 embrasser le mod\u00e8le fran\u00e7ais et se laisser absorber par lui, dans les neufs derniers chapitres, le petit coll\u00e9gien se distancie des Fran\u00e7ais qui ne l\u2019adoptent pas enti\u00e8rement. Morel, le pion, Monsieur et Madame Berger, les parents de Denis, Madame Sabine, le professeur de th\u00e9\u00e2tre, consid\u00e8rent, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re Mehdi comment l\u2019autre. Au d\u00e9but, Mehdi va vers les fran\u00e7ais. Il se consid\u00e8re comme chez lui et il veut d\u00e9couvrir la culture fran\u00e7aise. Il passe les weekends et les f\u00eates chez la famille Berger et il est curieux d\u2019apprendre de nouveaux mots fran\u00e7ais au point o\u00f9 Madame Berger est impressionn\u00e9e par le savoir de Mehdi. Le r\u00e9cit est racont\u00e9 par un narrateur omniscient dont le point de vue est celui de Mehdi.\u00a0 Attentif, Mehdi analyse tout ce qu\u2019il voit. Mod\u00e9r\u00e9 dans ses points de vue et non dans l\u2019exc\u00e8s comme Dumont, Morel, R\u00e9gnier ou Madini, il porte sur le monde un regard candide, qui laisse les extravagances des uns et des autres. Dot\u00e9 d\u2019un esprit d\u2019analyse, il ne se laisse pas intimider par ce qu\u2019il entend. Il d\u00e9cortique ce qui est compliqu\u00e9 et il s\u00e9pare le vrai du faux. Il d\u00e9fait et refait ce qu\u2019il lit, tant le monde n\u2019est pas donn\u00e9 pour lui, mais \u00e0 reconqu\u00e9rir\u00a0: il le montre dans sa r\u00e9daction dans le cours de fran\u00e7ais. Mais, l\u2019entr\u00e9e de Mehdi au Lyc\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas facile. Il y d\u00e9barque avec deux dindons, offerts au directeur \u00ab\u00a0pour concilier les gr\u00e2ces du directeur du Lyc\u00e9e Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb, lui dit Mokhtar. \u00a0Sujet de moqueries de Morel, il l\u2019appelle Fatima. Si le monde marocain est d\u00e9crit par les traits de la spontan\u00e9it\u00e9, la passion, l\u2019entraide, l\u2019improvisation, celui des fran\u00e7ais est vu comme structur\u00e9, pr\u00e9visible, pr\u00e9cis, ordonn\u00e9.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Il \u00e9tait maintenant chez les fran\u00e7ais\u2026entour\u00e9s de <em>leurs<\/em> immeubles, de <em>leurs<\/em> bacs \u00e0 sable, de <em>leurs<\/em> arbres. Il connaissait beaucoup de noms d\u2019arbres\u00a0: ch\u00eane, marronnier, peuplier, platane, tous glan\u00e9s dans ses lectures. En arabe, il connaissait qu\u2019un seul mot <em>chajra<\/em>. Cela veut dire \u00ab\u00a0tous les arbres\u00a0\u00bb. Aucun en particulier. Tous. (P. 34.) (Laroui, 2010, 287 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">D\u00e8s le premier chapitre, le lecteur apprend que l\u2019imaginaire de Mehdi est marqu\u00e9 par la lecture des bandes dessin\u00e9es, fables et r\u00e9cits. Contrairement \u00e0 ses camarades, l\u2019apprentissage du fran\u00e7ais plonge Mehdi dans le r\u00eave et la contemplation. Il ne rate pas d\u2019occasion pour enrichir son vocabulaire de mots qu\u2019il n\u2019a jamais entendus. Il les note, les analyse et il les d\u00e9cortique. \u00a0Quand Morel lui donne le nom de \u00ab\u00a0p\u00e9lican\u00a0\u00bb, il cherche la diff\u00e9rence entre \u00ab\u00a0p\u00e9lican\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0flamant rouge\u00a0\u00bb. \u00a0Et Mehdi n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 corriger la faute de Morel\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\">C\u2019est que vous dites \u00ab\u00a0la fille <em>\u00e0<\/em> Chamayrac\u00a0\u00bb, m\u2019sieur, mais if faut dire \u00ab\u00a0la fille <em>de<\/em> Chamayrac\u00a0\u00bb<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\u00a0Les sept internes ouvrirent grands leurs yeux. On n\u2019avait jamais vu \u00e7a. C\u2019\u00e9tait trop beau. Ce bizuth osait corriger Morel\u00a0! Il y avait de la gifle dans l\u2019air, du coup du poing dans les gencives, peut-\u00eatre un meurtre.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">[\u2026] Fatima veut m\u2019apprendre <em>ma<\/em> langue\u2026 i d\u00e9boule d\u2019 la montagne et i veut m\u2019apprendre ma langue..<\/p>\n<p dir=\"ltr\">C\u2019est alors que Ram\u00f3n Fern\u00e1ndez, qui s\u2019\u00e9tait tranquillement remis \u00e0 manger, leva le couteau et \u00e9non\u00e7a d\u2019une voix claire et nette cette phrase que Mehdi n\u2019allait jamais oublier\u2014:<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><em>-N\u2019emp\u00eache qu\u2019il a raison<\/em><\/p>\n<p dir=\"ltr\">Morel se tourna vers le f\u00e2cheux. Il explosa. (PP. 96-97) (Laroui, 2010, 287 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Cette correction montre que la ma\u00eetrise de langue fran\u00e7aise n\u2019est l\u2019apanage des Fran\u00e7ais. Les \u00e9trangers, eux aussi, sont capables de bien parler le fran\u00e7ais. Ainsi, au fil des chapitres, Mehdi se sent de plus en plus confiant en lui. L\u2019appr\u00e9hension qu\u2019il avait au d\u00e9but, allait diminuer\u00a0: \u00ab Il lui semble que la boule dans l\u2019estomac avait disparu \u00bb (p. 89).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Mehdi n\u2019a plus peur de Morel. Dans le chapitre intitul\u00e9, \u00ab\u00a0Le lion d\u00e9guis\u00e9 en \u00e2ne\u00a0\u00bb, Mehdi fait face \u00e0 Morel et continue sa lecture dans le dortoir. Devenant de moins en moins arrogant, Morel finit par offrir une nouvelle \u00e9dition des <em>Fables<\/em> \u00e0 Mehdi, preuve qui montre qu\u2019il le tient en estime. Quant \u00e0 Dumont, R\u00e9gnier, Madini, ils sont d\u00e9crits comme born\u00e9s dans leur propre logique. Prisonnier d\u2019un langage artificiel, Dumont r\u00e9agit avec d\u00e9mesure. Il est fier des gens qui sont morts pour la France<a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">[4]<\/a>. \u00a0Pour R\u00e9gnier, il est sous l\u2019emprise des discours marxiste, anti-imp\u00e9rialistes. Il critique la culture am\u00e9ricaine, accusant le syst\u00e8me capitaliste d\u2019asservir les d\u00e9munis. Quant \u00e0 Madini, (chap. 10 et 11), rigide et aust\u00e8re, il ne se donne pas la peine de chercher le sens cach\u00e9 des mots et des choses. Il m\u00e9morise ce qu\u2019on lui enseigne, sans aucun discernement. Par exemple, quand il parle de la pri\u00e8re ou de la consommation d\u2019alcool, il a une explication litt\u00e9rale du Coran.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Le d\u00e9saccord avec les fran\u00e7ais apparait \u00e0 plusieurs moments dans le r\u00e9cit. Madame Berger n\u2019accepte pas que Mehdi parle mieux le fran\u00e7ais que Denis, son fils, lui qui a grandi dans un contexte fran\u00e7ais.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">C\u2019est une question de <em>langue maternelle<\/em>\u00a0! Le fils de Loviconi, la petite Kirchholf, ou Denis, ils baignent depuis l\u2019enfance dans le fran\u00e7ais, c\u2019est la langue de leur parents. Mais Mehdi, l\u00e0 (Mehdi s\u2019est \u00e9vapor\u00e9), sa langue maternelle, c\u2019est l\u2019arabe. Je veux bien croire qu\u2019il a des dons mais comment pourrait-il mieux que Denis comprendre, euh\u2026, euh\u2026, [\u2026] Et comment pourrait-il d\u00e9crire un saule pleureur ou un m\u00e9l\u00e8ze ou un pin parasol, s\u2019il n\u2019en a jamais vu dans son village? (P. 215) (Laroui, 2010, 287 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">Ce passage r\u00e9v\u00e8le la vision r\u00e9ductrice de Madame Berger en ce qui concerne la langue maternelle. La m\u00e8re de Denis croit que seuls qui vivent dans une culture donn\u00e9e la connaissent mieux que les autres. Or ce point de vue est faux parce que bien parler une langue ne d\u00e9pend pas de la condition de naissance<a href=\"#_edn5\" name=\"_ednref5\">[5]<\/a>. Le regard de Madame Berger est simplificateur. Cette simplification est synonyme d\u2019exclusion. L\u2019exclusion, Mehdi la reconnait aussi dans le chapitre intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Van Gogh est marocain\u00a0\u00bb. Dans ce chapitre, le p\u00e8re de Mehdi donne refuge \u00e0 un homme qui avait des souliers us\u00e9s\u00a0: \u00ab\u00a0Ces souliers, c\u2019est mon p\u00e8re\u2026 (324)\u00a0\u00bb, tandis que Madame Berger, non consciente de la condition de Mehdi, ne comprend pas la phrase de Mehdi. Monsieur Berger, aussi, ne tend pas la main \u00e0 Mehdi, alors que ce dernier attendait sa main. Pour lui, Mehdi reste l\u2019autre, l\u2019\u00e9tranger, \u00ab\u00a0Mehdi tenta de se coller un peu \u00e0 lui pour indiquer sa pr\u00e9sence mais rien \u00e0 faire\u00a0: la main gauche de M. Berger resta dans sa poche \u00bb (p. 218).<\/p>\n<p dir=\"ltr\">La distance entre Mehdi et les Fran\u00e7ais s\u2019agrandit encore dans le cours de th\u00e9\u00e2tre. Sabine, le professeur, donne le premier r\u00f4le \u00e0 Denis au lieu de Mehdi, lui qui a excell\u00e9 dans des r\u00f4les jou\u00e9s auparavant. Exclu, abattu, il quitte la classe. D\u00e9sormais, il ne veut aucun contact avec Sabine, \u00ab\u00a0Il essuie, de la manche de chemise, la trace humide que Sabine a laiss\u00e9e sur sa joue (286) \u00bb. Les Fran\u00e7ais n\u2019adoptent pas Mehdi et la distance entre lui et eux est alors consomm\u00e9e<a href=\"#_edn6\" name=\"_ednref6\">[6]<\/a>. Mehdi d\u00e9passe la condition de l\u2019\u00e9tranger, fascin\u00e9 par l\u2019autre. Il sort des entit\u00e9s r\u00e9ductrices du \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb<a href=\"#_edn7\" name=\"_ednref7\">[7]<\/a>. F\u00e9licit\u00e9 pour son excellence, il re\u00e7oit le premier prix. D\u00e9sormais, il se reconnait au-del\u00e0 de toute r\u00e9ductibilit\u00e9. La citation qu\u2019il se laisse dire vers la fin du r\u00e9cit montre le nouvel espace conquis par Mehdi\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><em>Chacun appelle barbarie ce qui n\u2019est pas de son usage<\/em>. [\u2026] Tayeb disait des professeurs de Lyautey que c\u2019\u00e9taient des barbares parce que certains vivaient en concubinage (o\u00f9 avait-il une telle information\u00a0? De Miloud, sans doute). Et peut-\u00eatre y avait dans certains comportement, certaines id\u00e9es de Tayeb quelque chose de barbares aux yeux de.. M. Porte, peut-\u00eatre\u00a0? Mais Mehdi comprenait l\u2019un et l\u2019autre, sans restriction. Ce qui voulait dire quoi\u00a0? Qu\u2019il \u00e9tait doublement barbare, ou rien du tout\u00a0? (P. 279-280) (Laroui, 2010, 287 pages)<\/p>\n<p dir=\"ltr\">En conclusion, le r\u00e9cit maghr\u00e9bin est un texte travaill\u00e9 par la qu\u00eate de la diff\u00e9rence. Il s\u2019agit de sa propre diff\u00e9rence qui attend d\u2019\u00eatre d\u00e9voil\u00e9e. Le texte permet d\u2019atteindre \u00e0 cet \u00ab\u00a0autrement qu\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb, selon l\u2019expression d\u2019Emmanuel Levinas, condition qui d\u00e9fie le connu et le conventionnel. L\u2019\u00eatre est justement le produit de cette pers\u00e9v\u00e9rance contre tout enfermement. Mehdi r\u00e9ussit le pari d\u2019\u00eatre deux en un. Il trouve l\u2019apaisement, tant recherch\u00e9, qui consiste \u00e0 concilier l\u2019inconciliable.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\"><\/a><strong>Notes <\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">[1] Dans <em>Une Ann\u00e9e chez les Fran\u00e7ais<\/em>, le h\u00e9ros raconte son passage au lyc\u00e9e fran\u00e7ais au cours d\u2019une ann\u00e9e. Il ne subit pas le mod\u00e8le fran\u00e7ais. Il sort diff\u00e9rent, chang\u00e9, vainqueur.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref2\" name=\"_edn2\">[2]<\/a> Cette logique nous rappelle nombre r\u00e9cits maghr\u00e9bins\u00a0: <em>Le Pass\u00e9 simple<\/em> de Driss Chra\u00efbi o\u00f9 Driss Ferdi d\u00e9couvre le vrai visage de ses amis, <em>Amour bilingue<\/em> o\u00f9 le r\u00e9citant constate l\u2019indiff\u00e9rence de l\u2019\u00e9trang\u00e8re vis-\u00e0-vis de la langue arabe.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref3\" name=\"_edn3\">[3]<\/a> Pour \u00e9conomiser\u00a0de l\u2019espace, on renvoie \u00e0 <em>Une Ann\u00e9e<\/em> chez les Fran\u00e7ais par <em>Une Ann\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref4\" name=\"_edn4\">[4]<\/a> Dumont d\u00e9clare \u00e0 Sabine son amour, dans le style de Racine.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref5\" name=\"_edn5\">[5]<\/a> Dans son <em>Monolinguisme de l\u2019Autre ou la Proth\u00e8se de l\u2019Origine<\/em>, Derrida soutient l\u2019id\u00e9e selon laquelle qu\u2019il n\u2019a qu\u2019une langue, cependant elle n\u2019est pas la sienne. Selon le philosophe, parler une langue requiert l\u2019articulation de sa diff\u00e9rence dans la langue de l\u2019autre. L\u2019\u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb ne renvoie pas n\u00e9cessairement \u00e0 l\u2019autre s\u00e9par\u00e9 de soi.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref6\" name=\"_edn6\">[6]<\/a> Au chapitre 22, Miloud, le concierge, laisse voir sa d\u00e9ception quand o\u00f9 il dit qu\u2019il n\u2019a pas tout ce qu\u2019il m\u00e9rite en tant que combattant sous le drapeau fran\u00e7ais.<\/p>\n<p dir=\"ltr\"><a href=\"#_ednref7\" name=\"_edn7\">[7]<\/a> Mehdi passe les weekends en compagnie de ses cousis. Il en est content. Observateur, il remarque l\u2019\u00e9cart des joueurs entre les deux \u00e9quipes jou\u00e9es. Dans la f\u00eate de mariage, Mehdi convainc Najib de ne pas se suicider. Il lui dit de la po\u00e9sie \u00ab\u00a0le pays et le roi ont toujours besoin de ton arme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fouad Laroui (2011), Une ann\u00e9e chez les fran\u00e7ais, Pocket (Editeur) Contrairement \u00e0 ce que l&#8217;on suppose, le temps ne va pas du pass\u00e9 au futur ni du futur au pass\u00e9, en traversant le pr\u00e9sent. Sa vraie direction est celle qui va de l&#8217;instant isol\u00e9 \u00e0 la continuit\u00e9 temporelle. 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