{"id":699,"date":"2011-10-06T18:45:00","date_gmt":"2014-04-06T20:23:44","guid":{"rendered":"http:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=699"},"modified":"2014-05-15T22:37:08","modified_gmt":"2014-05-15T21:37:08","slug":"la-revue-souffles-1966-1973-espoirs-de-revolution-culturelle-au-maroc","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=699","title":{"rendered":"La revue Souffles (1966-1973) : Espoirs de r\u00e9volution culturelle au Maroc"},"content":{"rendered":"<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Kenza Sefrioui,\u00a0La revue Souffles (1966-1973) : Espoirs de r\u00e9volution culturelle au Maroc, Th\u00e8se de doctorat de litt\u00e9rature compar\u00e9e, sous la direction de M. le Professeur Jean-Louis Back\u00e8s, l\u2019Universit\u00e9 Paris IV-Sorbonne, le 4 juin 2010.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\"><a href=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/outrou7at_10.2.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-700 size-full\" style=\"margin-left: 10px; margin-right: 10px;\" src=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/outrou7at_10.2.png\" alt=\"outrou7at_10.2\" width=\"210\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/outrou7at_10.2.png 210w, https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/outrou7at_10.2-203x300.png 203w\" sizes=\"auto, (max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/><\/a>La revue\u00a0Souffles, cr\u00e9e en 1966 \u00e0 Rabat, a \u00e9t\u00e9, tout au long de ses sept ann\u00e9es d\u2019existence, une tribune singuli\u00e8re. Elle a \u00e9t\u00e9 initi\u00e9e par de jeunes po\u00e8tes d\u2019expression fran\u00e7aise, dont Mostafa Nissabouri et Abdellatif La\u00e2bi, qui en est devenu le directeur, en \u00e9troite collaboration avec les artistes qui enseignaient \u00e0 l\u2019Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, dont Mohammed Melehi et Mohammed Chab\u00e2a. Cette tribune, destin\u00e9e \u00e0 renouveler la litt\u00e9rature marocaine, s\u2019est progressivement \u00e9largie \u00e0 l\u2019ensemble des expressions artistiques (arts plastiques, th\u00e9\u00e2tre, cin\u00e9ma \u2026).<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">D\u00e8s ses premiers num\u00e9ros, elle portait une vision engag\u00e9e et militante de la culture, ce qui l\u2019a amen\u00e9e \u00e0 se politiser de plus en plus ouvertement. D\u00e8s 1970,Souffles, et surtout son doublet en arabe\u00a0Anf\u00e2s, lanc\u00e9 en mai 1971, deviennent la tribune commune aux deux tendances du mouvement marxiste-l\u00e9niniste marocain : Ilal Amam et 23 Mars. Cette politisation a pr\u00e9cipit\u00e9 l\u2019arrestation des principaux animateurs de la revue, Abdellatif La\u00e2bi et Abraham Serfaty, qui avait rejoint le groupe en 1968, ainsi que de nombreux militants ou simples sympathisants du mouvement, condamn\u00e9s \u00e0 de lourdes peines de prison. Des militants en exil ont tent\u00e9 de poursuivre la publication de la revue, en \u00e9ditant \u00e0 Paris de nouvelles s\u00e9ries en arabe et en fran\u00e7ais, mais les divergences entre les deux organisations marxistes-l\u00e9ninistes y ont mis fin en 1973.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Souffles a \u00e9t\u00e9, sinon la premi\u00e8re revue litt\u00e9raire et culturelle du Maroc ind\u00e9pendant, celle qui a eu le plus d\u2019importance. Elle a fait date dans l\u2019histoire litt\u00e9raire, \u00e9tant la vitrine de la nouvelle litt\u00e9rature marocaine, et en rassemblant toute une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019\u00e9crivains et d\u2019intellectuels, \u00e0 l\u2019\u00e9poque tr\u00e8s jeunes, et dont beaucoup ont eu par la suite un brillant parcours : Abdellatif La\u00e2bi, Mostafa Nissabouri, Mohammed Kha\u00efr-Eddine, Tahar Ben Jelloun, Abdelkebir Khatibi, Ahmed Bouanani, Mohammed Berrada, Driss El Khoury, etc.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Aucune revue n\u2019a par la suite eu cette puissance d\u2019attraction des \u00e9nergies cr\u00e9atrices.\u00a0Souffles a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 tenter de d\u00e9passer le clivage entre \u00e9crivains d\u2019expression arabe et fran\u00e7aise, en publiant des traductions et en r\u00e9alisant trois num\u00e9ros bilingues. Elle a par ailleurs travaill\u00e9 en lien \u00e9troit avec les artistes peintres de l\u2019Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, avec les cin\u00e9astes et les hommes de th\u00e9\u00e2tre, artistes qui tous avaient en commun de refuser toute forme d\u2019acad\u00e9misme et d\u2019assumer des recherches exp\u00e9rimentales dans leurs domaines respectifs. Bref, elle a \u00e9t\u00e9 la tribune de l\u2019avant-garde culturelle de son \u00e9poque. Plus tard, elle est devenue celle d\u2019un mouvement politique clandestin qui, issu des partis de la gauche du mouvement national marocain, le Parti de la lib\u00e9ration et du socialisme (PLS), avatar tol\u00e9r\u00e9 du parti communiste, et l\u2019Union nationale des forces populaires (UNFP), s\u2019est positionn\u00e9e comme l\u2019amorce d\u2019une avant-garde r\u00e9volutionnaire. Elle a eu un \u00e9cho tr\u00e8s important dans les milieux \u00e9tudiants, qui \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u00e9poque tr\u00e8s politis\u00e9s \u00e0 gauche et surtout \u00e0 l\u2019extr\u00eame gauche.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Souffles, en se situant au carrefour entre des pr\u00e9occupations litt\u00e9raires, artistiques, linguistiques, intellectuelles et politiques, a donc \u00e9t\u00e9 le p\u00f4le de cristallisation et d\u2019expression d\u2019un mouvement, qui a eu un rayonnement non seulement au Maroc, mais aussi dans tout le Maghreb, ainsi que dans l\u2019ensemble des pays du Tiers-Monde.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\"><b>R\u00e9flexion centrale sur la culture nationale marocaine<\/b><b><\/b><\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">La r\u00e9flexion centrale de\u00a0Souffles portait sur la culture nationale marocaine. R\u00e9flexion \u00e0 la fois symbolique, mais aussi politique, puisque la culture a vocation \u00e0 cristalliser une identit\u00e9 collective \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la nation. Ce projet ne saurait \u00eatre compris en dehors du contexte de l\u2019\u00e9poque, auquel l\u2019\u00e9quipe de la revue \u00e9tait particuli\u00e8rement sensible.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Elle \u00e9tait en effet produite par des artistes et des intellectuels progressistes qui constituaient l\u2019\u00e9lite intellectuelle du Maroc ind\u00e9pendant. Ils \u00e9taient issus des classes moyennes, avaient fait leurs \u00e9tudes \u00e0 l\u2019\u00e9cole publique et \u00e9taient devenus les cadres de la jeune fonction publique marocaine. Malgr\u00e9 leur bonne int\u00e9gration dans l\u2019Etat et leur situation relativement privil\u00e9gi\u00e9e, ils ont fait leurs revendications de la soci\u00e9t\u00e9 pour un Etat de droit et pour plus de justice sociale.\u00a0Souffles est donc l\u2019expression de leur d\u00e9sarroi face aux orientations que prenait le pays. Les ann\u00e9es 1960 ont en effet \u00e9t\u00e9 des ann\u00e9es d\u2019extr\u00eame tension politique.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Dix ans apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, la monarchie prenait une orientation dictatoriale : \u00e9tat d\u2019exception, r\u00e9pression syst\u00e9matique des partis d\u2019opposition et des mouvements sociaux, notamment la gr\u00e8ve des \u00e9tudiants et lyc\u00e9ens en mars 1965, retraditionnalisation de la soci\u00e9t\u00e9 pour appuyer le pouvoir personnel et autoritaire de Hassan II&#8230; Cette fermeture \u00e9tait d\u2019autant plus mal v\u00e9cue que l\u2019\u00e9poque \u00e9tait au vent de libert\u00e9 de mai 1968 et aux espoirs port\u00e9s par le mouvement tiers-mondiste, la r\u00e9volution palestinienne apr\u00e8s la d\u00e9faite de juin 1967, et la r\u00e9volution culturelle chinoise. Bref, il s\u2019agissait de lutter contre toute forme d\u2019imp\u00e9rialisme et de n\u00e9ocolonialisme, et le marxisme-l\u00e9ninisme apparaissait comme la solution. La revue a donc canalis\u00e9 une partie de l\u2019opposition, la plus radicale, celle qui s\u2019exprimait dans la jeunesse \u00e9tudiante et lyc\u00e9enne, \u00e0 travers l\u2019UNEM et le Front des \u00e9tudiants progressistes, \u00e0 travers diverses associations culturelles et droits-de-l\u2019hommistes, ainsi que dans les organisations naissantes du mouvement marxiste-l\u00e9niniste, les futures Ilal Amam et 23 Mars.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Souffles plaidait pour la reprise en mains de la culture nationale, qui devait permettre de parfaire une ind\u00e9pendance jug\u00e9e inachev\u00e9e et menac\u00e9e par le n\u00e9ocolonialisme. En ce sens, son projet s\u2019inscrivait dans la continuit\u00e9 du mouvement national, puisqu\u2019il s\u2019agissait de souligner une originalit\u00e9 fondatrice d\u2019une identit\u00e9 distincte des autres. Il en constituait \u00e9galement une critique, puisque, si le mouvement national avait abouti \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une entit\u00e9 politique ind\u00e9pendante, l\u2019\u00e9quipe de la revue estimait qu\u2019il n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 lui donner un contenu. A l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le discours officiel mettait en avant l\u2019arabit\u00e9 et l\u2019islam comme composantes exclusives de la nation marocaine,\u00a0Souffles revendiquait la richesse plurielle d\u2019un patrimoine multis\u00e9culaire, et s\u2019opposait \u00e0 l\u2019occultation des h\u00e9ritages amazigh et juif. Elle continuait de porter le r\u00eave d\u2019unit\u00e9 du Maghreb, alors que les Etats entraient en opposition \u00e0 cause de leurs divergences politiques et id\u00e9ologiques et se repliaient sur eux-m\u00eames. Aux archa\u00efsmes sur lesquels s\u2019appuyait le pouvoir et au dogmatisme qu\u2019il pr\u00f4nait, Souffles opposait une vision orient\u00e9e vers la modernit\u00e9 et l\u2019universalit\u00e9, et faisait du dialogue, du pluralisme et de l\u2019esprit critique le fondement de son projet. Bref, c\u2019est un projet de lib\u00e9ration qu\u2019a port\u00e9\u00a0Souffles, qui ne pouvait que se situer en opposition avec le projet officiel, et reposait sur l\u2019espoir d\u2019op\u00e9rer une r\u00e9volution culturelle au Maroc.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\"><b>Une tribune d\u2019opposition<\/b><b><\/b><\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">La revue a donc port\u00e9 les revendications et les espoirs de sa g\u00e9n\u00e9ration, en faisant une contre-proposition \u00e0 ce qui se jouait, contre-proposition qui ne pouvait en faire qu\u2019une tribune d\u2019opposition. D\u2019abord indirecte, dans le champ des valeurs symboliques, \u00e0 travers son projet culturel, puis directe, par un discours r\u00e9volutionnaire positionn\u00e9 sur l\u2019\u00e9chiquier politique. Cette \u00e9volution s\u2019est faite progressivement, transformant cette revue de cr\u00e9ation en une revue d\u2019opinion, mais en restant appuy\u00e9e sur une m\u00eame vision moderniste. En sept ans d\u2019existence,\u00a0Souffles est all\u00e9e jusqu\u2019au bout de son projet culturel, qui \u00e9tait d\u2019une telle ampleur qu\u2019il ne pouvait avoir de d\u00e9veloppement que dans le champ politique. Du premier num\u00e9ro de la revue au dernier paru dans les nouvelles s\u00e9ries, cette d\u00e9marche a \u00e9t\u00e9 assum\u00e9e pleinement, et, malgr\u00e9 la diff\u00e9rence des r\u00e9alisations, sans rupture aucune. En effet, d\u00e9sali\u00e9ner la culture nationale et la restaurer dans sa dignit\u00e9 cr\u00e9atrice et son potentiel de modernit\u00e9 et d\u2019universalit\u00e9 supposait une projection collective \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la nouvelle entit\u00e9 politique qu\u2019\u00e9tait la nation marocaine, et susceptible d\u2019emporter l\u2019adh\u00e9sion de tous ses citoyens. Car en relisant l\u2019histoire, et en proposant un r\u00e9cit qui int\u00e9grait toutes les strates culturelles et sociales qu\u2019elle a laiss\u00e9e,\u00a0Souffles a pr\u00e9sent\u00e9 une construction qui fondait l\u2019identit\u00e9 marocaine sur le pluralisme et le respect de la citoyennet\u00e9. Construction politique s\u2019il en est, puisque la synth\u00e8se r\u00e9alis\u00e9e est porteuse des fondements d\u2019un projet d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Souffles a donc \u00e9t\u00e9 une tribune d\u2019opposition, d\u2019abord dans le champ de la culture, en contestant l\u2019absence de vision qu\u2019avait le pouvoir \u00e0 l\u2019\u00e9poque concernant ce domaine, puis sur l\u2019\u00e9chiquier politique ensuite, en relayant le mouvement marxiste-l\u00e9niniste naissant et sa contestation radicale. Elle s\u2019est sans cesse pr\u00e9sent\u00e9e comme \u00ab un instrument de travail, de communication et de combat \u00bb,1 ce qui l\u2019a amen\u00e9e \u00e0 prendre position dans l\u2019espace public.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Pour elle en effet, l\u2019engagement culturel est en effet indissociable de l\u2019engament politique, et cet engagement est la raison d\u2019\u00eatre des intellectuels dans le Tiers-Monde. Elle s\u2019est elle-m\u00eame engag\u00e9e par les \u00ab \u0153uvres-positions \u00bb qu\u2019elle proposait, ainsi que par son action dans la cit\u00e9, \u00e0 travers la maison d\u2019\u00e9dition Atlantes ou l\u2019Association de recherche culturelle. Elle a port\u00e9 un projet de soci\u00e9t\u00e9 visant \u00e0 la fois la restructuration du champ litt\u00e9raire et artistique et la d\u00e9colonisation de la culture et de la personnalit\u00e9 marocaines. Un projet de lib\u00e9ration totale, o\u00f9 il s\u2019agissait de restaurer la dignit\u00e9 des Marocains apr\u00e8s le traumatisme colonial, et de leur permettre de s\u2019imposer comme citoyens conscients et responsables dans une nation pleinement et r\u00e9ellement ind\u00e9pendante. Bref, de redevenir acteurs de l\u2019histoire. Or, si la dimension de lutte contre la colonisation et ses r\u00e9manences ne pouvait que faire l\u2019unanimit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, celle qui concerne le contenu m\u00eame de la nation marocaine \u00e9tait profond\u00e9ment contestataire. Au projet royal, fond\u00e9 sur la retraditionnalisation de la soci\u00e9t\u00e9 et la revalorisation des archa\u00efsmes pour mieux encadrer les sujets,Souffles opposait en effet un projet fond\u00e9 sur l\u2019exercice d\u2019une pleine et effective citoyennet\u00e9 par un peuple \u00e9duqu\u00e9 et conscient. Ainsi, cr\u00e9er une revue culturelle pour y formuler cette vision est un acte enti\u00e8rement politique.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\"><b>L\u2019id\u00e9ologie porteuse d\u2019espoir<\/b><b><\/b><\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Mais paradoxalement, le projet de\u00a0Souffles constituait un tel enjeu sur le plan symbolique qu\u2019il n\u2019a pu \u00eatre port\u00e9 par un discours uniquement politique. Au moment o\u00f9\u00a0Souffles se politisait ouvertement, son discours prenait des accents messianiques ou utopiques, caract\u00e9ristiques des r\u00e9ponses de l\u2019imaginaire collectif \u00e0 une situation v\u00e9cue comme une crise et n\u00e9cessitant une qu\u00eate de sens relevant de l\u2019absolu. Plus qu\u2019une proposition de programme, c\u2019est-\u00e0-dire de mesures concr\u00e8tes \u00e0 appliquer pour am\u00e9liorer la gestion des affaires publiques,\u00a0Souffles a port\u00e9 une dynamique d\u2019espoir. Espoir de changer l\u2019homme et le monde, qui s\u2019est traduit par la croyance que ce changement radical devait advenir par la R\u00e9volution.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">En d\u00e9veloppant un discours r\u00e9volutionnaire, et en abordant directement des questions politiques, la revue a en effet rencontr\u00e9 les pr\u00e9occupations de la jeunesse de l\u2019\u00e9poque, et r\u00e9pondu \u00e0 un besoin. En fournissant des analyses et des documents sur divers probl\u00e8mes d\u2019actualit\u00e9, comme la Palestine, le Tiers-Monde, la Chine, et l\u2019URSS, ou encore mai 1968, elle a combl\u00e9 les attentes de cette jeunesse tr\u00e8s politis\u00e9e, \u00e0 la recherche d\u2019\u00e9l\u00e9ments pour \u00e9laborer sa r\u00e9flexion th\u00e9orique, affiner ses r\u00e9f\u00e9rences marxistes et d\u00e9battre. Elle s\u2019est inscrite surtout dans le ton de cette \u00e9poque marqu\u00e9e par un d\u00e9sir de libert\u00e9 et d\u2019ouverture, par la volont\u00e9 de lutter contre toute forme d\u2019imp\u00e9rialisme, qu\u2019il prenne la forme du colonialisme, du n\u00e9ocolonialisme ou du sionisme. Elle s\u2019est retrouv\u00e9e dans les analyses et les espoirs du mouvement tiers-mondiste, d\u00e9velopp\u00e9 dans le sillage des d\u00e9colonisations, et notamment de ses penseurs comme Frantz Fanon, puis a partag\u00e9 les d\u00e9ceptions qui ont conduit la jeunesse de l\u2019\u00e9poque \u00e0 se radicaliser et \u00e0 penser que le marxisme-l\u00e9ninisme pouvait \u00eatre une solution. Comme elle, elle s\u2019est oppos\u00e9e \u00e0 une culture jug\u00e9e bourgeoise et petite-bourgeoise, imp\u00e9rialiste et exploiteuse. Comme elle, elle a exalt\u00e9 la lutte des classes et aviv\u00e9 l\u2019espoir de la R\u00e9volution. La revue a d\u2019ailleurs contribu\u00e9 \u00e0 la politisation de beaucoup de jeunes.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Si\u00a0Souffles a fait r\u00eaver cette g\u00e9n\u00e9ration et a pu en cristalliser les espoirs, c\u2019est bien parce que les constats qu\u2019elle faisait sur les probl\u00e9matiques de son \u00e9poque \u00e9taient d\u2019une grande lucidit\u00e9 et d\u2019une rare pertinence, et le paraissent encore aujourd\u2019hui. Les analyses sur les tares du sous-d\u00e9veloppement, en ce qu\u2019il implique de mis\u00e8re, d\u2019analphab\u00e9tisme, de d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des puissances \u00e9trang\u00e8res et de blocages de l\u2019initiative politique et \u00e9conomique, les analyses sur le n\u00e9ocolonialisme et sur la reprise en main autoritaire du pouvoir par le roi sous couvert de retraditionnalisation n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 contest\u00e9es. Personne n\u2019a non plus remis en cause le bilan calamiteux des politiques d\u2019enseignement, qui s\u2019est m\u00eame aggrav\u00e9 depuis, pas plus que les positions sur l\u2019absence de v\u00e9ritable politique culturelle, nuisant \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement de la cr\u00e9ation artistique et \u00e0 l\u2019\u00e9closion d\u2019un march\u00e9 de la culture. La prise de conscience des transformations de la soci\u00e9t\u00e9 marocaine induites par la colonisation et la volont\u00e9 de recenser et de pr\u00e9server un patrimoine populaire menac\u00e9 n\u2019ont pas non plus fait d\u00e9bat, de m\u00eame que la volont\u00e9 de remettre en cause les analyses produites par la colonisation en vue de soumettre et de contr\u00f4ler le pays.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Mais, si la justesse de ces constats a permis \u00e0\u00a0Souffles d\u2019int\u00e9resser son lectorat, ce n\u2019est pas l\u2019aspect descriptif et tendant \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 de ces analyses historiques et sociales, qui a pu susciter autant d\u2019espoir. C\u2019est parce qu\u2019elle a mis en place une rh\u00e9torique de manifeste et a propos\u00e9 une voie susceptible d\u2019amener une solution. Or, la fa\u00e7on dont son \u00e9quipe, notamment l\u2019\u00e9quipe de militants marxistes-l\u00e9ninistes, a pr\u00f4n\u00e9 cette voie relevait moins du programme politique objectif et rationnel que d\u2019une dynamique d\u2019esp\u00e9rance caract\u00e9ristique des lois de l\u2019imaginaire collectif, en particulier du messianisme et de l\u2019utopie. Ainsi, le marxisme-l\u00e9ninisme a \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9 essentiellement comme vecteur d\u2019un espoir quasi mill\u00e9nariste, avec l\u2019id\u00e9e que la R\u00e9volution \u00e9tait seule susceptible de transformer radicalement le monde. Il a suscit\u00e9 chez les militants un rapport moins rationnel que passionnel, fait de ferveur et de croyance, qui a fait passer au second plan l\u2019analyse et l\u2019\u00e9laboration d\u2019un v\u00e9ritable programme.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Au-del\u00e0 des erreurs dont ont fait \u00e9tat bien des ann\u00e9es plus tard les acteurs et observateurs du mouvement marxiste-l\u00e9niniste, cette dimension mobilisatrice, canalisatrice d\u2019espoir et porteuse de sens qu\u2019a l\u2019id\u00e9ologie est essentielle pour comprendre l\u2019ampleur du mouvement qu\u2019a repr\u00e9sent\u00e9\u00a0Souffles. Si la revue n\u2019y avait pas eu recours, elle n\u2019aurait sans doute pas eu cette ampleur, vu la composition sociale du groupe dont elle \u00e9manait. Mais, si les revendications port\u00e9es par la revue pouvaient \u00eatre partag\u00e9es par le plus grand nombre et \u00e9ventuellement relay\u00e9es dans l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, il est bien \u00e9vident que la forme de l\u2019argumentation qui leur \u00e9tait donn\u00e9e, que ce soit via une cr\u00e9ation avant-gardiste exprim\u00e9e surtout en fran\u00e7ais, ou via le marxisme-l\u00e9ninisme, en \u00e9tait tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e et n\u2019a eu d\u2019\u00e9cho que dans la jeunesse lyc\u00e9enne et \u00e9tudiante, qui pouvait avoir acc\u00e8s \u00e0 ces r\u00e9f\u00e9rences.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">La violence de la r\u00e9pression montre que le mouvement de\u00a0Souffles, en faisant appara\u00eetre combien la culture pouvait \u00eatre subversive, a provoqu\u00e9 une prise de conscience du pouvoir, qui jusque-l\u00e0 ne s\u2019y int\u00e9ressait pas beaucoup. Les ann\u00e9es qui ont suivi ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par des mesures destin\u00e9es \u00e0 court-circuiter toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019esprit critique : la suppression de la philosophie, le sabordage des sciences humaines, puis l\u2019arabisation de l\u2019enseignement allaient dans ce sens. Or, l\u2019esprit critique est au fondement de toute v\u00e9ritable action culturelle.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\"><b>Pour une r\u00e9volution culturelle d\u00e9mocratique<\/b><b><\/b><\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">L\u2019apport essentiel de\u00a0Souffles a \u00e9t\u00e9 sa fa\u00e7on d\u2019aborder des questions hautement politiques et de fond par le biais de la culture. C\u2019\u00e9tait une approche tout \u00e0 fait originale \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Si la revue, malgr\u00e9 sa faible diffusion, a eu une telle aura par-del\u00e0 les ann\u00e9es, c\u2019est bien gr\u00e2ce \u00e0 cette approche, qui lui a valu une r\u00e9ussite \u00e9clatante \u00e0 long terme.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">En proposant une relecture critique de la culture marocaine dans une optique moderniste et progressiste et en traitant la culture comme une question majeure, elle a en effet port\u00e9 une r\u00e9flexion de fond sur ce qui fonde une conscience collective \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la nation, sur le projet \u00e0 formuler pour projeter l\u2019ensemble de la nation dans l\u2019avenir, r\u00e9flexion qu\u2019elle a men\u00e9e par le d\u00e9bat et le questionnement de ce qu\u2019est une culture nationale. A une \u00e9poque pr\u00e9occup\u00e9e par la question du d\u00e9veloppement, son apport est moins au niveau de son action pratique, qui est rest\u00e9e tr\u00e8s limit\u00e9e, qu\u2019en ce qu\u2019elle a cherch\u00e9 \u00e0 donner un sens \u00e0 ce d\u00e9veloppement. Et cette r\u00e9flexion d\u2019ensemble a jou\u00e9 un r\u00f4le important d\u2019incitation \u00e0 l\u2019action.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Souffles s\u2019est ainsi interrog\u00e9e de fa\u00e7on tr\u00e8s lucide sur le positionnement de la culture marocaine. L\u2019originalit\u00e9 de sa r\u00e9flexion, men\u00e9e dans un contexte de d\u00e9colonisation, \u00e9tait son approche ouverte de l\u2019identit\u00e9. L\u2019enjeu \u00e9tait la revalorisation d\u2019une culture nationale qui avait \u00e9t\u00e9 m\u00e9pris\u00e9e, voire ni\u00e9e, mais certainement pas un rejet de l\u2019Autre, ni un repli.\u00a0Souffles voyait au contraire dans les traditions, dont elle proposait une relecture critique, un tremplin vers la modernit\u00e9. Elle a donc constitu\u00e9 une mise en garde contre les d\u00e9rives qui pouvaient na\u00eetre d\u2019un projet identitaire. Elle a en effet refus\u00e9 un culturalisme \u00e9triqu\u00e9 et reposant sur des bases mythiques faciles \u00e0 exploiter dans un sens populiste et dangereux.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Souffles a eu par ailleurs une r\u00e9flexion lucide sur la probl\u00e9matique de l\u2019universalit\u00e9. Sans y opposer un refus m\u00e9prisant ni l\u2019ignorer, elle a \u00e9t\u00e9 clairvoyante sur le fait que les interactions entre les cultures sont le fruit d\u2019un rapport de force. Ainsi, les auteurs du Programme de recherche et d\u2019action de l\u2019ARC \u00e9crivaient : \u00ab Cette universalit\u00e9 \u00e2prement convoit\u00e9e par beaucoup d\u2019intellectuels du Tiers Monde constitue pour eux un moyen de \u00ab lib\u00e9ration \u00bb et de promotion. Or, cet universalisme n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 maintenant que l\u2019universalit\u00e9 de la culture occidentale. Sa revendication dans l\u2019\u00e9tat actuel des forces culturelles ne saurait aboutir qu\u2019\u00e0 une nouvelle assimilation des cultures anciennement colonis\u00e9es. L\u2019appel \u00e0 la responsabilit\u00e9 et \u00e0 la culture nationale n\u2019est donc pas une n\u00e9gativit\u00e9 ou un d\u00e9sir de cloisonnement, mais une \u00e9tape n\u00e9cessaire pour la restructuration et l\u2019\u00e9laboration de valeurs qui pourraient contribuer effectivement \u00e0 la culture universelle de demain \u00bb2. Les horizons d\u2019appartenance dans lesquels\u00a0Souffles a inscrit la culture marocaine, en n\u2019\u00e9tant pas seulement d\u00e9finis par des crit\u00e8res identitaires, t\u00e9moignent de la conscience qu\u2019ils avaient de l\u2019importance d\u2019avoir des causes et des valeurs communes pour \u00e9tablir un dialogue.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">D\u2019autre part,\u00a0Souffles a eu une r\u00e9flexion fondamentale sur le lien \u00e0 \u00e9tablir entre les composantes de la soci\u00e9t\u00e9 marocaine. En plaidant pour la r\u00e9habilitation de la culture populaire dans le cadre de l\u2019\u00e9laboration d\u2019une culture nationale moderne, elle voulu cr\u00e9er une culture dans laquelle tous les Marocains, quel que soit leur milieu, puissent se reconna\u00eetre. Elle refusait que le peuple et les \u00e9lites n\u2019aient pas les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences, dans un contexte o\u00f9 il s\u2019agissait de d\u00e9passer les clivages induits par l\u2019acculturation li\u00e9e \u00e0 la p\u00e9riode coloniale. L\u2019enjeu fondamental de cette proposition \u00e9tait la cr\u00e9ation d\u2019un lien social fond\u00e9 sur le partage de valeurs communes. Ainsi, les artistes peintres ont men\u00e9 des actions pour exposer leurs \u0153uvres sur les places publiques, comme \u00e0 Jama\u00e2 El Fna \u00e0 Marrakech. Certes, ils avaient bien conscience que leurs travaux pouvaient \u00eatre difficiles et avaient besoin d\u2019\u00eatre expliqu\u00e9s. Mais ils ont tent\u00e9 d\u2019\u00e9tablir un lien par-del\u00e0 les diff\u00e9rences de milieux socio\u00e9conomiques et les diff\u00e9rences de niveau culturel. Cette d\u00e9marche a \u00e9t\u00e9 d\u2019une grande originalit\u00e9. Par ailleurs,\u00a0Soufflesappelait \u00e0 une culture nationale de qualit\u00e9. Elle refusait l\u2019assimilation de la culture populaire \u00e0 une sous-culture.<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Par tous ces aspects,\u00a0Souffles a induit une rupture dans la fa\u00e7on de consid\u00e9rer la culture et a constitu\u00e9 une matrice pour la r\u00e9flexion sur la culture nationale. Certes, la courte histoire de\u00a0Souffles ne lui a pas permis de faire aboutir \u00e0 l\u2019\u00e9poque, autant qu\u2019elle l\u2019aurait voulu, son programme. Il n\u2019en demeure pas moins que les propositions qu\u2019elle a faites concernant l\u2019approche de la culture nationale sont loin d\u2019\u00eatre caduques. En exprimant ses valeurs progressistes et modernistes par la culture, elle a port\u00e9 l\u2019espoir et pos\u00e9 les bases d\u2019une r\u00e9volution culturelle d\u00e9mocratique au Maroc. Feu Ahmed Bouanani, un des auteurs de la revue, \u00e9crivait : \u00ab Vois-tu nous avons d\u2019abord b\u00e2ti dans du sable, le vent a emport\u00e9 le sable. Puis nous avons b\u00e2ti dans du roc, La foudre a bris\u00e9 le roc. Il faut qu\u2019on pense s\u00e9rieusement \u00e0 b\u00e2tir Dans l\u2019homme \u00bb.3<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\"><b>R\u00e9f\u00e9rence<\/b>s\u00a0:<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">1- Souffles, n\u00b015, \u00ab Prologue \u00bb, Souffles<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">2- Souffles, n\u00b012, \u00ab Programme de recherche et d\u2019action de l\u2019ARC \u00bb, Association de recherche culturelle<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">3- \u00ab Mon pays \u00bb,\u00a0La Po\u00e9sie marocaine de l\u2019Ind\u00e9pendance \u00e0 nos jours, Abdellatif La\u00e2bi, Paris, La Diff\u00e9rence, 2005, pp. 98-99<\/p>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Kenza Sefrioui,\u00a0La revue Souffles (1966-1973) : Espoirs de r\u00e9volution culturelle au Maroc, Th\u00e8se de doctorat de litt\u00e9rature compar\u00e9e, sous la direction de M. le Professeur Jean-Louis Back\u00e8s, l\u2019Universit\u00e9 Paris IV-Sorbonne, le 4 juin 2010. La revue\u00a0Souffles, cr\u00e9e en 1966 \u00e0 Rabat, a \u00e9t\u00e9, tout au long de ses sept ann\u00e9es d\u2019existence, une tribune singuli\u00e8re. 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