{"id":739,"date":"2011-10-06T19:42:00","date_gmt":"2014-04-06T23:03:23","guid":{"rendered":"http:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=739"},"modified":"2016-03-11T10:06:38","modified_gmt":"2016-03-11T09:06:38","slug":"la-pratique-ethnographique-dapres-tristes-tropiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/?p=739","title":{"rendered":"La pratique ethnographique d\u2019apr\u00e8s Tristes Tropiques"},"content":{"rendered":"<div dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\">L\u00e9vi-Strauss C.,\u00a0Tristes tropiques, Paris, Pocket, 2001.<\/div>\n<div dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\">\n<p><a href=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/oummahat_10.4.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-740\" style=\"margin-left: 10px; margin-right: 10px;\" src=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/oummahat_10.4.jpg\" alt=\"oummahat_10.4\" width=\"250\" height=\"406\" srcset=\"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/oummahat_10.4.jpg 250w, https:\/\/ribatalkoutoub.com\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/oummahat_10.4-185x300.jpg 185w\" sizes=\"auto, (max-width: 250px) 100vw, 250px\" \/><\/a>Tristes tropiques marque un tournant dans la carri\u00e8re de Claude L\u00e9vi-Strauss. Sa publication intervient apr\u00e8s son \u00e9chec pour entrer au Coll\u00e8ge de France1. Ce texte lui permet en quelque sorte de faire le bilan. En effet, depuis \u00abLes Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9, L\u00e9vi-Strauss avait navigu\u00e9 un peu \u00e0 vue \u00e0 la recherche d\u2019un second souffle sur le plan scientifique\u00bb (D\u00e9sveaux, 2009 :3). De plus, le bilan concernait aussi l\u2019exp\u00e9rience de L\u00e9vi-Strauss en tant qu\u2019id\u00e9ologue \u00e0 l\u2019UNESCO2. C\u2019est la publication de\u00a0Tristes tropiques qui contribue \u00e0 sa c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 au-del\u00e0 des milieux acad\u00e9miques : il devient un savant \u2013 mais aussi un \u00ab\u00e9crivain\u00bb &#8211; mondialement connu.\u00a0Tristes tropiques est un texte inclassable3. C\u2019est un r\u00e9cit fragment\u00e9 m\u00e9langeant \u00e0 la fois autobiographie (histoire de la conversion de L\u00e9vi-Strauss \u00e0 l\u2019ethnologie, sa fuite aux USA en 1941), ethnographie (missions ethnographiques dans le Br\u00e9sil central ; souvenirs de l\u2019Asie4), \u00e9tats d\u2019\u00e2mes et r\u00e9flexions diverses (art, litt\u00e9rature, voyage, religions, m\u00e9tier d\u2019ethnologue, m\u00e9faits de la colonisation, sens de la civilisation&#8230;). L\u2019on est presque d\u00e9rout\u00e9 par cette pluralit\u00e9 de sujets trait\u00e9s. Claude L\u00e9vi-Strauss (CLS) dira lui-m\u00eame de son \u0153uvre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u00ab\u00e9cole buissonni\u00e8re\u00bb5, une sorte de pause, de halte dans ses travaux scientifiques comme si trop de rigueur dans les travaux scientifiques pr\u00e9c\u00e9dents l\u2019a conduit \u00e0 \u00abse l\u00e2cher\u00bb dans celui-ci, \u00e0 \u00abse confesser\u00bb usant \u00e0 la fois de l\u2019affect comme du \u00abje\u00bb. Ce qui touche \u00e0 la probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9criture anthropologique.<\/p>\n<p>L\u00e9vi-Strauss a r\u00e9dig\u00e9 ce livre apr\u00e8s son travail ethnographique de terrain (environ 15 ans apr\u00e8s). En cela, il ne d\u00e9roge gu\u00e8re \u00e0 une certaine tradition de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration des ethnographes (form\u00e9e par Marcel Mauss \u00e0 l\u2019exigence de l\u2019enqu\u00eate de terrain, \u00e0 l\u2019Institut d\u2019Ethnologie entre 1925 et 1939). Il s\u2019agit de revenir du terrain avec \u00abdeux livres\u00bb: un travail savant sous forme de monographie (souvent une th\u00e8se consacr\u00e9e \u00e0 un aspect de la soci\u00e9t\u00e9 observ\u00e9e durant le terrain et publi\u00e9e dans une revue ou collection sp\u00e9cialis\u00e9e) et un second texte qui ne respecte pas la forme canonique de l\u2019ethnologie de l\u2019\u00e9poque et qui est publi\u00e9 dans une \u00e9dition g\u00e9n\u00e9raliste. Ce deuxi\u00e8me livre est une sorte de \u00absuppl\u00e9ment litt\u00e9raire\u00bb pour reprendre une expression de Vincent Debaene6 qui a beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi sur ces questionnements relatifs aux \u00abdeux livres de l\u2019ethnographe\u00bb. Pour L\u00e9vi-Strauss,\u00a0Tristes tropiques, publi\u00e9 chez Poche dans la collection Terre Humaine est le \u00abpendant litt\u00e9raire\u00bb de sa th\u00e8se sur\u00a0La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara (1948)7. L\u2019on pourra avancer que la fonction de\u00a0Tristes tropiques, cette autobiographie intellectuelle d\u2019inspiration proustienne, aura \u00e9t\u00e9 de faire le bilan scientifiquement parlant (en aiguisant sa r\u00e9flexion8) mais elle a aussi servi d\u2019expulsoir des questions morales9 qui taraudaient L\u00e9vi-Strauss au milieu des ann\u00e9es 1950 (Andr\u00e9 Mary, 2009 : 4-5).<\/p>\n<p>Dans le cadre de cette \u00ab r\u00e9trolecture \u00bb de\u00a0Tristes Tropiques, mon propos sera de tenter de d\u00e9gager la d\u00e9marche ethnographique chez L\u00e9vi-Strauss. Cette entr\u00e9e m\u2019est venue comme une sorte de curiosit\u00e9 : pendant longtemps, la production anthropologique ne disait rien de la mani\u00e8re dont elle se fait. Les conditions de la recherche sur le terrain et les r\u00e9flexions personnelles sont absentes du texte final. C\u2019est comme si l\u2019anthropologie relevait du g\u00e9nie personnel et ne s\u2019apprenait pas. Que nous dit L\u00e9vi-Strauss sur la pratique ethnographique et que trouverait un apprenti anthropologue dans\u00a0Tristes tropiques sur la mani\u00e8re de faire le terrain ? Loin de pr\u00e9senter des recettes du travail ethnographique, L\u00e9vi-Strauss parle de ses exp\u00e9riences et c\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que nous tenterons de d\u00e9celer quelques unes de ces conceptions du travail d\u2019ethnographe. Il s\u2019agira moins de r\u00e9sumer le tout que d\u2019en donner quelques id\u00e9es centrales. Je parlerai alors de trois points qui me semblent pertinents :<br \/>\nQu\u2019est-ce l\u2019ethnographie ? quelles sont ses r\u00f4les et comment on devient ethnographe?<br \/>\nLe \u00abterrain\u00bb et le \u00ablaboratoire\u00bb<br \/>\nLa m\u00e9thode d\u2019\u00e9criture<\/p>\n<p>1. Comment on devient ethnographe10<\/p>\n<p>Dans la narration de son cheminement progressif vers l\u2019ethnographie comme \u00abplanche de salut\u00bb (p-54)11 dont il ignorait tout, L\u00e9vi-Strauss nous raconte comment il est rebut\u00e9 par la philosophie car dess\u00e9chante pour l\u2019esprit (p-53). Il s\u2019int\u00e9resse par la suite \u00e0 la sociologie qu\u2019il part enseigner \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Sao Paulo, et \u00e0 l\u2019ethnographie qu\u2019il d\u00e9couvrit en \u00e9tudiant le livre de Robert LowiePrimitive Society et qu\u2019il pratiquera une fois au Br\u00e9sil (1935-1938).<\/p>\n<p>Pour L\u00e9vi-Strauss la conversion vers l\u2019ethnographie s\u2019est faite \u00e0 mi-chemin entre hasard et temp\u00e9rament personnel. Il relate les portraits des ma\u00eetres philosophes qui l\u2019ont initi\u00e9 \u00e0 la dissertation philosophique &#8211; st\u00e9rile \u00e0 ses yeux &#8211; ; ensuite ceux qui lui ont fourni l\u2019occasion de voyager (C\u00e9lestin Bougl\u00e9)12. Il rappelle aussi ses go\u00fbts personnels qui l\u2019ont orient\u00e9 vers l\u2019ethnographie : passion pour la g\u00e9ologie, d\u00e9couverte admirative du marxisme13, et de la psychanalyse ; ces trois disciplines ayant en commun de professer que \u00ab comprendre consiste \u00e0 r\u00e9duire un type de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 un autre, que la r\u00e9alit\u00e9 vraie n\u2019est jamais la plus manifeste, et que la nature du vrai transpara\u00eet d\u00e9j\u00e0 dans le soin qu\u2019il met \u00e0 se d\u00e9rober \u00bb (p-61). Il dit que l\u2019ethnographie \u00ab comme les math\u00e9matiques ou la musique, [&#8230;] est une des rares vocations authentiques. On peut la d\u00e9couvrir en soi, m\u00eame sans qu\u2019on vous l\u2019ait enseign\u00e9e \u00bb (p-57).<\/p>\n<p>Dans le chapitre VI \u00abComment on devient ethnographe\u00bb, L\u00e9vi-Strauss assigne trois fonctions \u00e0 l\u2019ethnographie. Il nous explique d\u2019abord que seule l\u2019ethnographie est \u00e0 m\u00eame de lui apporter une satisfaction intellectuelle dans la mesure o\u00f9 elle est une histoire qui parvient \u00e0 rejoindre l\u2019histoire du monde et celle de l\u2019individu (p-62). Ensuite, l\u2019ethnographie en \u00e9tudiant l\u2019homme, elle l\u2019affranchie du doute \u00abcar elle consid\u00e8re en lui ces diff\u00e9rences et ces changements qui ont un sens pour tous les hommes\u00bb (p-62). Et enfin, l\u2019ethnographie tranquillise l\u2019app\u00e9tit inquiet et destructeur de son entrepreneur (i.e.CLS) et donne un sens \u00e0 sa qu\u00eate intellectuelle puisqu\u2019elle garantie \u00e0 sa r\u00e9flexion \u00abune mati\u00e8re pratiquement in\u00e9puisable, fournie par la diversit\u00e9 des m\u0153urs, des coutumes et des institutions. Elle r\u00e9concilie mon caract\u00e8re et ma vie\u00bb dit-il (p-62). L\u2019esprit ethnographique s\u2019acquiert avec le temps m\u00eame s\u2019il ne nous dit rien de la mani\u00e8re de cet apprentissage. Il \u00e9voque comment il passe de la \u00ab na\u00efvet\u00e9 \u00bb du d\u00e9butant qui observait tout passionn\u00e9ment \u00abcarnet en main, je notais seconde apr\u00e8s seconde l\u2019expression qui me permettait peut-\u00eatre d\u2019immobiliser ces formes \u00e9vanescentes et toujours renouvel\u00e9es\u00bb (p-67) \u00e0 l\u2019observateur \u00abprofessionnel\u00bb: \u00abJ\u2019ai appris depuis combien ces brefs aper\u00e7us d\u2019une ville, d\u2019une r\u00e9gion ou d\u2019une culture exercent utilement l\u2019attention et permettent m\u00eame parfois \u2013 en raison de l\u2019intense concentration rendue n\u00e9cessaire par le moment si bref dont on dispose \u2013 d\u2019appr\u00e9hender certaines propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019objet qui eussent pu, en d\u2019autres circonstances, rester longtemps cach\u00e9es\u00bb (p-66). Il a \u00e9galement appris que \u00abla v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une situation ne se trouve pas dans son observation journali\u00e8re, mais dans cette distillation patiente et fractionn\u00e9e&#8230;. Moins qu\u2019un parcours, l\u2019exploration est une fouille: une sc\u00e8ne fugitive, un coin de paysage, une r\u00e9flexion saisie au vol permettant seuls de comprendre et d\u2019interpr\u00e9ter des horizons autrement st\u00e9riles\u00bb (p-48).<\/p>\n<p>Pour lui, l\u2019ethnographie proc\u00e8de de la mission comme du refuge (p-57). C\u2019est un refuge pour celui qui ne trouve pas sa place au sein de sa soci\u00e9t\u00e9, ou tout du moins qui est en rupture avec elle. L\u2019ethnologue est capable de porter un regard \u00e9clair\u00e9 sur les autres soci\u00e9t\u00e9s puisqu\u2019il a lui-m\u00eame v\u00e9cu un premier d\u00e9racinement par rapport \u00e0 sa soci\u00e9t\u00e9 (occidentale). Par ailleurs, L\u00e9vi-Strauss \u00e9voque, sans les distinguer, les trois termes suivants : ethnographie, ethnologie et anthropologie (et ce qu\u2019il nomme \u00abentropologie\u00bb). C\u2019est dans Anthropologie structurale (1958), texte scientifique comme il se doit, dans lequel il tente une d\u00e9finition scientifique de la discipline, qu\u2019il d\u00e9finira les trois concepts comme trois moments successifs d\u2019une m\u00eame discipline: ethnographie (observation et recueil de donn\u00e9es); ethnologie (premi\u00e8res synth\u00e8ses); anthropologie (synth\u00e8ses et g\u00e9n\u00e9ralisations th\u00e9oriques). Or ce d\u00e9coupage id\u00e9al ainsi d\u00e9fini hi\u00e9rarchiquement et chronologiquement ne correspond gu\u00e8re \u00e0 sa pratique effective ni \u00e0 celles de ses pairs. Il diff\u00e9rencie \u00e9galement la sociologie (\u00e9tude de nous-m\u00eames) de l\u2019anthropologie (\u00e9tude des autres)14. L\u2019anthropologie \u00e9tant, comme il le dit \u00e0 la fin de\u00a0Tristes Tropiques, une \u00abentropologie\u00bb n\u00e9ologisme construit \u00e0 partir du ph\u00e9nom\u00e8ne physique de \u00abl\u2019entropie\u00bb inh\u00e9rent \u00e0 toute civilisation: \u00abPlut\u00f4t qu\u2019anthropologie, il faudrait \u00e9crire \u201centropologie\u201d le nom d\u2019une discipline vou\u00e9e \u00e0 \u00e9tudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de d\u00e9sint\u00e9gration\u00bb (496). La mission \u00abexpiatrice\u00bb de l\u2019anthropologie est de faire prendre \u00e0 l\u2019opinion publique une conscience aigu\u00eb des p\u00e9rils qui r\u00e9sultent de ces processus d\u2019entropie (d\u00e9t\u00e9rioration induite par l\u2019explosion d\u00e9mographique et l\u2019uniformisation culturelle \u2013 il ne parlait pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque de globalisation)15. 2) Le \u00abterrain\u00bb et le \u00ablaboratoire\u00bb : Claude L\u00e9vi-Strauss distingue le \u00abterrain\u00bb du \u00ablaboratoire\u00bb. Le \u00abterrain\u00bb \u00e9tant le lieu de l\u2019ethnographe o\u00f9 il collecte les donn\u00e9es et le \u00ab laboratoire \u00bb le lieu du travail de l\u2019ethnologue et de l\u2019anthropologue. L\u2019un ne peut aller sans l\u2019autre. L\u2019ethnographie c\u2019est le support empirique de l\u2019ethnologie. En effet, l\u2019ethnographie consiste \u00e0 collecter des faits et bouts de faits qui demeurent incompr\u00e9hensibles s\u2019ils ne sont pas interpr\u00e9t\u00e9s dans un cadre ethnologique. Et vice-versa, sans le terrain, l\u2019ethnologue est condamn\u00e9 \u00e0 produire un discours vide, plat et d\u00e9nu\u00e9 de sens. En ce qui concerne le terrain, L\u00e9vi-Strauss valorise l\u2019\u00e9loignement et le d\u00e9tachement et la figure de l\u2019observateur ext\u00e9rieur et distant. C\u2019est l\u2019ethnographe qui se rend dans des contr\u00e9es lointaines16 pour rechercher l\u2019inalt\u00e9rable dans les soci\u00e9t\u00e9s \u00abautres\u00bb avant qu\u2019elles ne disparaissent. Il s\u2019inscrit ainsi dans la lign\u00e9e de M. Mauss, de Malinowski et Radcliffe-Brown qui \u00abont jou\u00e9 un grand r\u00f4le dans la red\u00e9finition de l\u2019anthropologie en tant que science de terrain o\u00f9 les anthropologues vont eux-m\u00eames dans des lieux \u00e9loign\u00e9s et r\u00e9coltent leurs propres donn\u00e9es selon des normes professionnelles, plut\u00f4t que de s\u2019appuyer sur des r\u00e9cits d\u2019explorateurs, de voyageurs et de missionnaires. Aller faire du terrain, \u00ab\u00eatre l\u00e0\u00bb (Geertz 1996), est devenu un signe distinctif parmi les anthropologues, particuli\u00e8rement en Grande-Bretagne\u00bb (B\u00e9teille, 2007: 126). Beaucoup de choses ont chang\u00e9 depuis. En effet, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019objet ethnographe par excellence qui est l\u2019Autre \u00e9tait choisi parmi des soci\u00e9t\u00e9s autres sans tradition \u00e9crite et la relation ethnographique entre l\u2019observateur et l\u2019observ\u00e9 se faisait sans r\u00e9ciprocit\u00e9 intellectuelle17. Depuis la d\u00e9colonisation, l\u2019anthropologue ne passe plus par les autorit\u00e9s coloniales pour acc\u00e9der au terrain. Et le nombre d\u2019anthropologues \u00ablocaux\u00bb a augment\u00e9, ces derniers assurent une r\u00e9ciprocit\u00e9 intellectuelle en r\u00e9pondant voire en critiquant les productions anthropologiques des anthropologues externes. De plus, \u00abfaire du terrain\u00bb sous le signe d\u2019\u00e9loignement et de d\u00e9tachement a chang\u00e9 puisque les endroits recul\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 investis par les touristes et autres18. Ceci a conduit l\u2019anthropologue \u00e0 faire du terrain dans sa propre soci\u00e9t\u00e9 usant du m\u00eame \u00abRegard \u00e9loign\u00e9\u00bb (1983) pour reprendre le titre d\u2019un autre livre de L\u00e9vi-Strauss. La conception de l\u2019\u00e9loignement de l\u2019ethnographe pr\u00f4n\u00e9e par L\u00e9vi-Strauss explique la n\u00e9cessit\u00e9 du voyage qualifi\u00e9 de \u00abha\u00efssable\u00bb. Que signifie \u00abvoyager\u00bb pour lui? Il ne s\u2019agit pas d\u2019un simple d\u00e9placement du corps mais d\u2019une aventure de l\u2019esprit : \u00abIl s\u2019agit l\u00e0 de bien autre chose que d\u2019une promenade ou d\u2019une simple exploration de l\u2019espace : cette qu\u00eate incoh\u00e9rente pour un observateur non pr\u00e9venu offre \u00e0 mes yeux l\u2019image m\u00eame de la connaissance, des difficult\u00e9s qu\u2019elle oppose, des joies qu\u2019on peut en esp\u00e9rer\u00bb (p-58-59). Par ailleurs, le voyage \u00abs\u2019inscrit simultan\u00e9ment dans l\u2019espace, dans le temps, et dans la hi\u00e9rarchie sociale\u00bb (p-92). Il diff\u00e9rencie \u00e9galement le voyage de l\u2019aventure. Celle-ci \u00abn\u2019a pas de place dans la profession d\u2019ethnographe\u00bb elle n\u2019a qu\u2019un int\u00e9r\u00eat anecdotique. L\u2019aventure serait \u00abla servitude\u00bb (p-9) de l\u2019ethnologue, puisque le terrain est avant tout un lieu \u00abs\u00e9rieux\u00bb de travail et de recherche. Cette pr\u00e9\u00e9minence assign\u00e9e au terrain contraste avec cette premi\u00e8re phrase c\u00e9l\u00e8bre de\u00a0Tristes tropiques \u00ab Je hais les voyages et les explorateurs\u00bb (p-9) \u2013 qui est caract\u00e9ristique de ce style d\u2019\u00e9criture passionn\u00e9 os\u00e9 ici par L\u00e9vi-Strauss. L\u2019on est bien loin de l\u2019empathie accoutum\u00e9e dans l\u2019\u00e9criture anthropologique. Cette d\u00e9claration de haine \u00e0 l\u2019encontre des voyages alors qu\u2019il s\u2019appr\u00eate \u00e0 narrer ses propres exp\u00e9ditions n\u2019est pas une boutade ni comme il tente de l\u2019expliquer plus loin destin\u00e9e aux marchands et aux consommateurs d\u2019exotisme. Claude L\u00e9vi-Strauss n\u2019aimait pas les exp\u00e9ditions. Son discours sur la pr\u00e9\u00e9minence de la relation au terrain et ses confessions dans\u00a0Tristes tropiquescorrespondent \u00e0 un moment de l\u2019\u00e9volution de la discipline o\u00f9 la r\u00e9f\u00e9rence au terrain \u00e9tait devenue une n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la communaut\u00e9 des pairs. Une fois pass\u00e9 l\u2019engouement de ses premi\u00e8res explorations, il pr\u00e9f\u00e9ra les biblioth\u00e8ques. L\u00e9vi-Strauss est finalement bien plus anthropologue qu\u2019ethnographe puisqu\u2019il est rest\u00e9 au laboratoire et au \u00ab cabinet \u00bb qu\u2019il n\u2019est all\u00e9 sur le terrain (ses exp\u00e9ditions \u00e0 but ethnologiques d\u00e9crites dans\u00a0Tristes tropiques sont les seules dans sa carri\u00e8re). On lui a trop souvent reproch\u00e9 de ne pas avoir respect\u00e9 l\u2019\u00e9quilibre qu\u2019il proclame entre la collecte de donn\u00e9es sur le terrain et leur analyse au laboratoire. C\u2019est pourtant \u00e0 partir de ses enqu\u00eates dans l\u2019Amazonie des ann\u00e9es 1930 que qu\u2019il a compos\u00e9 la plupart de ses livres (Tristes tropiques ;\u00a0Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9 ;\u00a0Anthropologie structurale ;\u00a0Mythologiques et\u00a0Saudades do Brasil). L\u00e9vi-Strauss d\u00e9crit longuement les difficult\u00e9s, les \u00e9preuves et les p\u00e9rip\u00e9ties du terrain. Mais aussi ses d\u00e9sillusions et son amertume (col\u00e8re, d\u00e9moralisations, irritation, avortement ou \u00e9chec du voyage, sombres pens\u00e9es, empathie, virulence contre l\u2019islam, bref \u00able d\u00e9r\u00e8glement auquel des conditions anormales d\u2019existence, pendant une p\u00e9riode prolong\u00e9e, soumettent l\u2019esprit du voyageur\u00bb (p-458). DansTristes tropiques transparait clairement son \u00abd\u00e9go\u00fbt\u00bb du voyage ethnographique qui ne sert qu\u2019\u00e0 r\u00e9colter quelques d\u00e9tails (un mythe, une r\u00e8gle de mariage nouvelle etc.) mais au prix de privations, de vaines d\u00e9penses et d\u2019\u00e9c\u0153urante lassitude et de l\u2019\u00e9loignement de chez soi (p-9). C\u2019est l\u00e0, \u00e0 mon sens, o\u00f9 il rejoint le plus le\u00a0Journal d\u2019ethnographe (1967) de Malinowski dans la contribution \u00e0 dissiper l\u2019illusion de l\u2019empathie de l\u2019anthropologue avec l\u2019Autre mais aussi les limites du travail ethnographique. En effet, la fatigue et surtout la lassitude emp\u00eachant d\u2019\u00eatre \u00ab bon ethnographe \u00bb transparaissent dans le r\u00e9cit de\u00a0Tristes tropiques. Il en est ainsi par exemple lorsque L\u00e9vi-Strauss et ses compagnons rencontrent des groupes d\u2019indiens \u00abdont ils auraient pu faire l\u2019ethnographie, s\u2019ils avaient pu trouver un truchement \u2013 quelqu\u2019un capable de parler leur langue, d\u2019interpr\u00e9ter pour eux19 \u2013 ou plus banalement s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas d\u00e9j\u00e0 lass\u00e9s de leurs p\u00e9r\u00e9grinations et n\u2019aspiraient pas tout simplement au retou \u00bb (D\u00e9sveaux, 2009 : 7). De m\u00eame dans le r\u00e9cit relatant les chants chez les Bororo, l\u2019\u00e9coute \u00ab distraite \u00bb de L\u00e9vi-Strauss l\u2019emp\u00eachera de faire son travail d\u2019ethnographie : \u00abTrop \u00e9puis\u00e9 pour \u00eatre bon ethnographe, je m\u2019endormis d\u00e8s la chute du jour d\u2019un sommeil agit\u00e9 par la fatigue et les chants, qui dur\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube\u00bb (p-253).<\/p>\n<p>Le laboratoire : L\u2019analyse des donn\u00e9es et des faits collect\u00e9s dans le terrain se fait dans le laboratoire. On change d\u2019\u00e9chelle entre les faits particuliers et le travail d\u2019analyse \u00e0 la recherche de r\u00e8gles ou de principes id\u00e9els. L\u00e9vi-Strauss ne dit presque rien sur ce travail de laboratoire. Par contre, en relatant sa fuite aux USA en 1941 pour \u00e9chapper aux pers\u00e9cutions antis\u00e9mites, il pointe cet exil am\u00e9ricain comme un moment fondateur dans sa carri\u00e8re. En effet, cet exil est en quelque sorte le \u00ablaboratoire\u00bb ayant servi au d\u00e9veloppement de sa r\u00e9flexion et \u00e0 la formation de son anthropologie structurale. Arriv\u00e9 du Br\u00e9sil arm\u00e9 de ses \u00abdocuments d\u2019exp\u00e9ditions\u00bb, il s\u2019installe pour quelques ann\u00e9es \u00e0 New York o\u00f9 l\u2019anthropologie est la discipline de r\u00e9f\u00e9rence et o\u00f9 il rencontre la communaut\u00e9 des anthropologues am\u00e9ricains les plus en vue (Boas, Kroeber, Lowie etc.): \u00abautant d\u2019auteurs qu\u2019il avait lus \u00e0 S\u00e3o Paulo une dizaine d\u2019ann\u00e9es auparavant lorsqu\u2019il pr\u00e9parait ses exp\u00e9ditions ethnographiques et qui deviennent d\u2019un seul coup des coll\u00e8gues avec lesquels on peut discuter directement des probl\u00e8mes th\u00e9oriques les plus aigus\u00bb (D\u00e9sveaux, 2009 :3). A son retour en France, L\u00e9vi-Strauss soutient sa th\u00e8se Les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9, qu\u2019il publie en 1949. L\u2019ouvrage est salu\u00e9 aussi bien en France qu\u2019aux USA comme porteur d\u2019une \u00ab r\u00e9volution scientifique \u00bb (au sens de T. Khun) dans la mesure o\u00f9 L\u00e9vi-Strauss \u00abrelan\u00e7ait et \u00e9tendait alors un paradigme naissant, seulement diffus en Europe dans l\u2019entre-deux-guerres et dont le foyer originel \u00e9tait jusqu\u2019alors confin\u00e9 \u00e0 la linguistique et peut-\u00eatre aux math\u00e9matiques\u00bb (Jean pierre 2004 : 14). Il s\u2019agit du structuralisme, le mot ne fait son apparition qu\u2019en 1958. Le laboratoire est le lieu o\u00f9 se fabrique le sens. C\u2019est dans son ouvrage \u00abRegard \u00e9loign\u00e9\u00bb que L\u00e9vi-Strauss revient le travail journalier et laborieux de laboratoire sur le corpus des fiches \u00e9labor\u00e9es d\u2019apr\u00e8s le mat\u00e9riau ethnographique. Il d\u00e9crit ce travail comme une oscillation entre \u00ab bricolage \u00bb des mat\u00e9riaux disponibles et \u00e9laboration des mod\u00e8les formels : \u00abComme les tableaux et les collages de Max Ernst, mon entreprise consacr\u00e9e \u00e0 la mythologie s\u2019est \u00e9labor\u00e9e au moyen de pr\u00e9l\u00e8vements op\u00e9r\u00e9s au dehors: en l\u2019occurrence, les mythes eux-m\u00eames, d\u00e9coup\u00e9s comme autant d\u2019images dans des vieux livres o\u00f9 je les ai trouv\u00e9s, puis laiss\u00e9s libres de se disposer au long des pages, selon des arrangements que la mani\u00e8re dont ils se pensent en moi commande, bien plus que je ne les d\u00e9termine consciemment et de propos d\u00e9lib\u00e9r\u00e9\u00bb (Andr\u00e9 Mary, 2009 : 10).<\/p>\n<p>3) Le \u00abje\u00bb dans l\u2019\u00e9criture de CLS : Dans l\u2019ethnologie classique, le \u00abje\u00bb est cantonn\u00e9 au journal de terrain. On s\u00e9pare autrement l\u2019 \u00ab\u00e9crivain\u00bb de l\u2019anthropologue. Les exigences canoniques de la science ethnologique r\u00e9primaient l\u2019expression du sujet. Dans\u00a0Tristes tropiques, L\u00e9vi-Strauss s\u2019autorise l\u2019emploi du \u00abje\u00bb \u00e0 profusion alors qu\u2019il affirme que le \u00ab moi est ha\u00efssable \u00bb. Son r\u00e9cit biographique autorise ce \u00abrel\u00e2chement\u00bb et l\u2019usage de l\u2019affect. R\u00e9pondant \u00e0 une commande, il le r\u00e9dige en 6 mois rapidement comme \u00abun p\u00e9ch\u00e9\u00bb dit-on afin de vite retourner \u00e0 sa rigueur scientifique. Il se lib\u00e8re ici en quelque sorte des sch\u00e9mas et diagrammes des Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9 pour d\u00e9voiler ses affects et sa subjectivit\u00e9. En cela,\u00a0Tristes tropiques appara\u00eet comme pr\u00e9curseur du mouvement de d\u00e9construction et d\u2019interrogation des anthropologues, dans les ann\u00e9es 1980 aux USA notamment, sur leurs modes d\u2019\u00e9criture et sur les interactions entre l\u2019enqu\u00eateur et ceux qu\u2019il \u00e9tudie20. Vincent Debaene soutient que L\u00e9vi-Strauss, Leiris et autres ethnologues fran\u00e7ais des ann\u00e9es 1930 \u00e9taient pris entre deux postulations: \u00abd\u2019un c\u00f4t\u00e9, au nom de l\u2019objectivit\u00e9 et contre le pittoresque, ils revendiquent le caract\u00e8re strictement documentaire de leurs travaux et n\u2019oublient jamais de renvoyer \u00e0 l\u2019inventaire monographique et aux collections du mus\u00e9e, soucieux d\u2019indiquer que leur discipline est \u00e0 pr\u00e9sent une science qui n\u2019a rien de commun avec les r\u00e9cits des \u00ablitt\u00e9rateurs\u00bb; de l\u2019autre, ils ne cessent de d\u00e9plorer l\u2019insuffisance de la pi\u00e8ce et son incapacit\u00e9 \u00e0 restituer \u00abl\u2019atmosph\u00e8re\u00bb de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9e\u00bb (Vincent Debaene, 2009: 7). Et c\u2019est cette double injonction (document, \u00e9vocation) qui est en fait \u00e0 l\u2019origine du deuxi\u00e8me livre de l\u2019ethnographe: \u00abil s\u2019agit de compenser le travail mortif\u00e8re d\u2019une science qui d\u00e9vitalise son objet. Le suppl\u00e9ment \u00ablitt\u00e9raire\u00bb correspond \u00e0 une tentative de restitution du \u00abclimat moral\u00bb, de \u00abl\u2019atmosph\u00e8re morale\u00bb, de la \u00abtonalit\u00e9 de la vie sociale que m\u00eame le document le mieux \u00e9tabli est incapable de transmettre\u00bb (Vincent Debaene, 2009 :7).<\/p>\n<p>De l\u00e0 cette \u00e9criture de\u00a0Tristes tropiques m\u00ealant ethnographie et litt\u00e9rature \u00e0 laquelle aura encore recours L\u00e9vi-Strauss dans ses deux derniers livres : Regarder \u00e9couter lire (1993) et Saudades do Brasil21 (1994). Surtout ce dernier qui est une sorte de compl\u00e9ment oblig\u00e9 \u00e0\u00a0Tristes Tropiques. En effet, si dansTristes tropiques ne \u00ab colle pas \u00bb \u00e0 ses carnets de terrain, il aura fallu attendre son dernier livre o\u00f9 on trouve \u00abdes reproductions de feuilles de carnets de terrain, agr\u00e9ment\u00e9es de croquis et d\u2019autres transcriptions musicales. Les feuilles se superposent, agrandies en pleine page et pr\u00e9sent\u00e9es en n\u00e9gatif \u2013 comme le sont ailleurs des dessins caduveo et bororo. Ces pages sur fond noir servent \u00e0 rythmer \u00e9l\u00e9gamment l\u2019ouvrage, marquant le passage d\u2019un chapitre \u00e0 un autre. Elles peuvent sugg\u00e9rer du m\u00eame coup qu\u2019entre le travail de l\u2019ethnographe et celui, achev\u00e9, de l\u2019ethnologue ou de l\u2019anthropologue, il y a une relation comparable \u00e0 celle entre un n\u00e9gatif photographique et son tirage retouch\u00e9\u00bb (Perrin, 2003: 298).<\/p>\n<p>R\u00e9f\u00e9rences<\/p>\n<p>1- C. L\u00e9vi-Strauss a \u00e9chou\u00e9 deux fois au Coll\u00e8ge de France (1949 et 1950). Il y est re\u00e7u finalement en 1958.<\/p>\n<p>2- L\u2019organe onusien ambitionnait de lutter contre le racisme et ce au moyen d\u2019un \u00abd\u00e9veloppement culturel de l\u2019homme\u00bb: \u00abIl s\u2019agit non seulement de rejeter tout fondement biologique \u00e0 la diff\u00e9rence entre les hommes, mais \u00e9galement d\u2019instaurer un dialogue entre les cultures, lequel doit \u00eatre fond\u00e9 sur leur parfaite connaissance mutuelle et \u00e9galitaire\u00bb (D\u00e9sveaux, 2009 :3). Pour plus de d\u00e9tails voir le texte de Abderrazak Doua\u00ef.<\/p>\n<p>3- Rappelons par exemple qu\u2019\u00e0 sa publication en 1955, le jury du prix Goncourt voulait l\u2019honorer comme \u00ab\u0153uvre litt\u00e9raire\u00bb mais il a d\u00fb y renoncer puisque le livre n\u2019est finalement pas \u00abun ouvrage d\u2019imagination\u00bb. Quelques temps apr\u00e8s, l\u2019auteur de\u00a0Tristes tropiques se voit d\u00e9cerner un prix \u00abLa premi\u00e8re Plume d\u2019or\u00bb destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9compenser le meilleur r\u00e9cit de voyage ou d\u2019aventures de l\u2019ann\u00e9e. Or Claude L\u00e9vi-Strauss [1908-2009] qui \u00abhait les voyages et les explorations\u00bb l\u2019a d\u00e9clin\u00e9.<\/p>\n<p>4- Il s\u2019agit des voyages qu\u2019il a entrepris en Inde et au Bengale en tant qu\u2019expert pour l\u2019UNESCO. 5- \u00abPour une fois dans ma vie, j\u2019ai eu envie d\u2019\u00e9crire tout ce qui me passait par la t\u00eate et comme \u00e7a me passait par la t\u00eate, et de fait Tristes tropiques a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit tr\u00e8s vite en 4 mois, c\u2019est une sorte d\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re, que je me suis permis de faire pendant quelques mois\u00bb (http:\/\/www.arte.tv\/fr\/Les-mercredis-de-l-histoire-\/2924344.html ; page consult\u00e9e le 2 juin 2010). 6- Dans sa th\u00e8se\u00a0Les deux livres de l\u2019ethnographe, L\u2019ethnologie fran\u00e7aise entre science et litt\u00e9rature (2004), Vincent Debaene s\u2019interroge sur le pourquoi d\u2019un deuxi\u00e8me livre, sa fonction, ses rapports avec les travaux savants \u00e9crits en parall\u00e8le. C\u2019est Vincent Debaene qui a coordonn\u00e9e l\u2019\u00e9dition des OEuvres de Claude L\u00e9vi-Strauss dans la Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade.<\/p>\n<p>7- L\u2019autre cas c\u00e9l\u00e8bre c\u2019est Michel Leiris qui a \u00e9crit, d\u2019une part,\u00a0L\u2019Afrique fant\u00f4me (1934) et, d\u2019autre part,\u00a0La Langue secr\u00e8te des Dogons de Sanga (1938).<\/p>\n<p>8- \u00ab[\u2026]arm\u00e9 d\u2019interrogations issues de la linguistique et de l\u2019\u00e9tude des syst\u00e8mes de parent\u00e9, L\u00e9vi-Strauss allait \u00e0 la qu\u00eate de soci\u00e9t\u00e9s \u00abprimitives\u00bb, \u00abindig\u00e8nes\u00bb et \u00abmenac\u00e9es de disparition\u00bb avec, comme pr\u00e9occupation, la pr\u00e9servation de la diversit\u00e9 humaine. Cherchant \u00e0 montrer les fondements communs de la vie en soci\u00e9t\u00e9, il fit d\u2019importantes objections en ce qui concerne l\u2019\u00e9volutionnisme alors dominant au Br\u00e9sil\u00bb (Rivron, 2003 : 305-306).<\/p>\n<p>9- Dans le cadre de sa mission aupr\u00e8s de l\u2019UNESCO, des questions notamment sur le racisme et l\u2019histoire<\/p>\n<p>10- Pour reprendre le titre du chapitre VI de\u00a0Tristes tropiques, \u00e9dition Pocket (2001).<\/p>\n<p>11- Les r\u00e9f\u00e9rences suivantes de\u00a0Tristes tropiques sont pagin\u00e9es dans l\u2019\u00e9dition Pocket (2001).<\/p>\n<p>12- Son appel t\u00e9l\u00e9phonique: \u00abAvez-vous toujours le d\u00e9sir de faire de l\u2019ethnographie? \u2013Certes \u2013 Alors, posez votre candidature comme professeur de sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Sao Paulo. Les faubourgs sont remplis d\u2019Indiens, vous leur consacrerez vos weekends\u00bb (p-47).<\/p>\n<p>13- \u00abMarx a enseign\u00e9 que la science sociale ne se b\u00e2tit pas plus sur le plan des \u00e9v\u00e9nements que la physique \u00e0 partir des donn\u00e9es de la sensibilit\u00e9 : le but est de construire un mod\u00e8le, d\u2019\u00e9tudier ses propri\u00e9t\u00e9s et les diff\u00e9rentes mani\u00e8res dont il r\u00e9agit au laboratoire, pour appliquer ensuite ces observations \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation de ce qui se passe empiriquement et qui peut \u00eatre fort \u00e9loign\u00e9 des pr\u00e9visions\u00bb (p-60).<\/p>\n<p>14- (B\u00e9teille, 2007: 117).<\/p>\n<p>15- \u00abL\u2019ethnologie se voit donc confier par L\u00e9vi-Strauss une \u00e9ventuelle fonction r\u00e9demptrice en tant qu\u2019elle peut \u00e9veiller des consciences et transmettre aux hommes trop puissants de la civilisation mondiale le message de sagesse que leur adresse, de l\u2019autre p\u00f4le de l\u2019histoire, l\u2019humanit\u00e9 dite primitive, broy\u00e9e par la marche impitoyable de la globalisation. C\u2019est en op\u00e9rant en son for int\u00e9rieur une v\u00e9ritable r\u00e9volution morale, n\u00e9cessaire pour \u00e9tablir une nouvelle alliance entre lui et le reste de la cr\u00e9ation, que l\u2019\u00eatre humain pourrait changer le cours de l\u2019histoire et \u00e9chapper aux p\u00e9rils et \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance qui le guettent\u00bb (Stoczkowski, 2010).<\/p>\n<p>16- \u00abNul anthropologue n\u2019a plus que L\u00e9vi-Strauss \u00e9voqu\u00e9 avec autant de ferveur l\u2019enchantement des territoires \u00e9loign\u00e9s : on n\u2019\u00e9crirait plus Tristes tropiques aujourd\u2019hui, en tout cas pas un anthropologue. Le monde a chang\u00e9 au cours des soixante derni\u00e8res ann\u00e9es, parfois de mani\u00e8re irr\u00e9versible\u00bb (B\u00e9teille, 2007 :126).<\/p>\n<p>17- \u00abNon seulement les anthropologues partaient pour \u00e9tudier l\u2019Autre, mais ils choisissaient d\u2019\u00e9tudier des autres sans conscience ou tradition \u00e9crite de d\u00e9bat intellectuel et de discussion. Dans ces circonstances, la r\u00e9ciprocit\u00e9 intellectuelle est difficilement possible\u00bb (B\u00e9teille, 2007 : 127).<\/p>\n<p>18- \u00abQuelle que soit l\u2019attirance que peut avoir l\u2019anthropologue (ou son lecteur) pour les charmes des lieux recul\u00e9s, \u00ab\u00eatre l\u00e0\u00bb ne signifie pas la m\u00eame chose aujourd\u2019hui qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de Malinowski, ou m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Evans-Pritchard et de L\u00e9vi-Strauss. Les endroits o\u00f9 les anthropologues aimeraient faire du terrain ont maintenant \u00e9t\u00e9 envahis par les touristes, et il est probable que des journalistes ou des \u00e9crivains-voyageurs dot\u00e9s de rudiments d\u2019anthropologie se soient d\u00e9j\u00e0 rendus sur les lieux\u00bb (B\u00e9teille, 2007: 127).<\/p>\n<p>19- Tout au long de son r\u00e9cit, CLS n\u2019aborde pas la probl\u00e9matique de la traduction (apprentissage de la langue du terrain ou se servir d\u2019un interpr\u00e8te) ni de la traduction des mots locaux.<\/p>\n<p>20- Voir Clifford Geertz,\u00a0Works and Lives: the anthropologist as author (1988).<\/p>\n<p>21- Dans ce livre d\u2019images exhum\u00e9es d\u2019un autre temps, des photographies de ses exp\u00e9ditions de 1938, les introductions ou les l\u00e9gendes accompagnant les documents photographiques avec une \u00e9criture d\u2019une grande \u00abbeaut\u00e9 litt\u00e9raire\u00bb (Perrin, 2003 : 295)<\/p>\n<p>Bibliographie : L\u00e9vi-Strauss C.,\u00a0Tristes tropiques, Paris, Pocket, 2001.<\/p>\n<p>Debaene Vincent.,\u00a0L\u2019Adieu au voyage. Litt\u00e9rature et Anthropologie en France au XXe si\u00e8cle. URL : http:\/\/www.paris-iea.fr\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=12:pr-adieu-au-voyage&amp;Itemid=100005&amp;lang=fr (page consult\u00e9e le 2 juin 2010).<\/p>\n<p>Conley T., \u00ab Le m\u00e9tier d\u2019\u00e9crire \u00bb,\u00a0L\u2019Homme, 2008\/1-2, N\u00b0 185-186, p. 333-342. Wiktor Stoczkowski, \u00ab L\u2019anthropologie r\u00e9demptrice de Claude L\u00e9vi-Strauss \u00bb inEtudes, 2010\/4 (Tome 412), pp. 485-495. Rivron V., \u00ab Un point de vue indig\u00e8ne ? Archives de l\u2019\u201cexp\u00e9dition L\u00e9vi-Strauss\u201d \u00bb,\u00a0L\u2019Homme, 2003\/1, N\u00b0 165, p. 301-307.<\/p>\n<p>Perrin M., \u00ab Regards crois\u00e9s. La photographie, entre donn\u00e9e et embl\u00e8me \u00bb,L\u2019Homme, 2003\/1, N\u00b0 165, p. 291-299.<\/p>\n<p>R\u00e9f\u00e9rence \u00e9lectronique : http:\/\/www.cairn.info\/article.php?ID_REVUE=LHOM&amp;ID_NUMPUBLIE=LHOM_165&amp;ID_ARTICLE=LHOM_165_0291<\/p>\n<p>B\u00e9teille A., \u00ab \u00catre anthropologue chez soi : un point de vue indien \u00bb,\u00a0Gen\u00e8ses, 2007\/2, N\u00b0 67, p. 113-130.<\/p>\n<p>Jeanpierre L., \u00ab Une opposition structurante pour l\u2019anthropologie structurale : L\u00e9vi-Strauss contre Gurvitch, la guerre de deux exil\u00e9s fran\u00e7ais aux Etats-Unis \u00bb,Revue d\u2019histoire des sciences humaines, 2004\/2, N\u00b0 11, p. 13-44.<\/p>\n<p>Andr\u00e9 Mary, \u00ab In memoriam L\u00e9vi-Strauss (1908-2009) \u00bb,\u00a0Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 148 | octobre-d\u00e9cembre 2009, mis en ligne le 01 janvier 2010. URL : http:\/\/assr.revues.org\/index21483.html<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p dir=\"ltr\" style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00e9vi-Strauss C.,\u00a0Tristes tropiques, Paris, Pocket, 2001. Tristes tropiques marque un tournant dans la carri\u00e8re de Claude L\u00e9vi-Strauss. Sa publication intervient apr\u00e8s son \u00e9chec pour entrer au Coll\u00e8ge de France1. Ce texte lui permet en quelque sorte de faire le bilan. En effet, depuis \u00abLes Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9, L\u00e9vi-Strauss avait navigu\u00e9 un peu \u00e0 &hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":77,"featured_media":740,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[395],"tags":[],"class_list":["post-739","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","","category-395"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/739","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/77"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=739"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/739\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/740"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=739"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=739"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ribatalkoutoub.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=739"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}