Dominique Eddé, La mort est en train de changer, Paris, Les liens qui libèrent, 2025.
Essayiste et romancière franco-libanaise de formation historienne, spécialiste des conflits du Moyen Orient et militante de la première heure de la cause palestinienne, Dominique Eddé a publié récemment La mort est en train de changer. Avec à son acquis plusieurs essais et romans, dont une biographie romancée remarquée d’Edward Saïd qu’elle connaissait bien, Eddé consacre son dernier essai à la guerre de Gaza. On lit sur la manchette : “Gaza et la défaite de l’humanité. Un texte bouleversant”. Ce texte est un cri de colère assourdissant, et paradoxalement un cri “raisonné”. Eddé dénonce avec force et condamne le génocide perpétré par le gouvernement israélien d’extrême droite contre la population démunie de Gaza, et ouvre nonobstant une fenêtre – large – sur la complexité de la question juive dans le contexte actuel. Dès les premiers chapitres elle pointe le lien étroit qui unit l’argent les armes et l’IA dans la boucle de frappe aveugle du génocide. Suivant sa démarche critique méticuleuse, l’autrice déconstruit habilement les mécanismes de l’idéologie sioniste coloniale qui orchestre et guide cette macabre entreprise.
Les pages consacrées à l’impact de l’IA sur ce drame offrent une description des plus fines et une analyse des plus pertinentes de cet impact sur l’évolution actuelle des mécanismes de la guerre et de la domination des puissants et de l’imaginaire politique, et sur le paysage général de la culture de masse et du mental des populations de la planète dans son ensemble. L’évolution de l’humanité offre un caractère de rupture plutôt qu’un lien de continuité avec les schèmes du passé. Le propos de l’autrice, partagé en cela par les spécialistes et vulgarisé par les médias, se résumerait ainsi : le sujet transfère son « soi » à l’image IA ; il projette son « être » au monde dans l’image algorithmique qui transforme son identité vécue en une identité fabriquée, fictive, fallacieuse, et qui se substitue à elle en tout. Cette image est automatiquement mise en circulation dans l’économie gigantesque de l’Intelligence artificielle. Les relations entre les individus réels se traduisent par des tractations entre images séparées de soi, et telle interconnexion finit par être aux commandes pour gouverner nos affects et gérer nos intérêts économiques et politiques tant sur le plan personnel que publique. Au final l’IA fait main basse, via les médias, sur le destin des hommes aujourd’hui. Au sommet de la pyramide trône, comme on le devine, Trump et le trumpisme, auquel Eddé consacre un chapitre entier de son essai, au titre de l’idéal type qui sature le paysage.
Il y a deux concepts phares à la base de son analyse, l’un est philosophique, le concept de “l’être”, l’autre est psychanalytique, le concept de “l’inconscient”. L’être n’est peut-être pas à prendre ici dans son acception métaphysique classique, il réfère plutôt à l’être “humain”. Il est ainsi question de l’être palestinien, parfois même lorsqu’elle traite de tel individu palestinien particulier, une petite fille sous les bombes ou un père en détresse, elle parle de son être. L’être est ainsi l’indice de ce qui est irréductible en l’homme en tant que tel. Ceci implique une prise de position – oui Eddé prend position – à la faveur de l’humain ; il s’agit d’un humanisme pleinement assumé qui l’amène à qualifier l’hécatombe du génocide « d’effondrement » de l’humanité. La figure qui alimente et tout à la fois résulte de cet effondrement est le vécu de la mort. La mort n’a plus le sens de mourir tant elle fait corps, par le nombre et par l’indistinction des rangs et des âges, avec le quotidien de la vie des survivants à la guerre. Ceux-ci portent à l’intérieur d’eux-mêmes la mort qui se transforme en mort vivante, et les transforme, eux, en morts-vivants.
Le concept d’inconscient donne un éclairage particulier aux mobiles inavouables de la guerre. Dans une correspondance de 1931 entre Einstein et Freud sur la question de la guerre (Pourquoi la guerre ? Paris, PUF, 1995), alors que les deux s’accordent sur son caractère périlleux, le premier invoque la nécessité pragmatique de l’arbitrage supranational et le second recourt à “la pulsion de mort”, irrépressible dans la nature de l’homme, pour l’expliquer. La référence à l’inconscient sous la plume d’Eddé autorise l’émergence du registre des affects, des pulsions, de la perversion, et de manière particulière de l’opposition psychique des contraires qui les transforme et les gouverne selon le principe des vases communicants. Ainsi le sexe est source de plaisir et figure d’agression, la jouissance est accomplissement du désir et désir de destruction, l’amour et la haine sont interconnectés et s’impliquent mutuellement etc. Pour Eddé, la nécessité de fixer son regard sur “les deux faces de la médaille” devient une nécessité méthodologique, voire éthique dans son analyse de la guerre à Gaza.
Mais une telle option, comme on peut s’y attendre, ne peut ne pas s’enliser dans des conflits interminables entre des identités aux intérêts opposés, et néanmoins légitimes par définition, en présence sur l’échiquier des nations. L’amour déçu se convertit en haine indomptable et les humiliations d’hier appellent vengeance insatiable aujourd’hui. Se lève alors le règne sans partage d’égos irréductibles et la toxine virale du racisme. Le surmoi illustré par le respect du Droit qui devrait réguler les limites des libertés est bafoué, car les gouvernants des puissances ne respectent plus le Droit : ils se donnent “le droit de tuer le droit” (p. 110).
Cependant Dominique Eddé, la militante irréductible, ne veut pas céder à l’idée de chaos à laquelle conduit fatalement son souci d’équité. En voie d’exit elle propose ceci : « Se donner le droit d’imaginer un monde où on puisse être israélien, libanais, jordanien, syrien ou palestinien, dans un nouveau cadre. Une nouvelle mobilité. Un nouveau mode d’échange. Une nouvelle conception de citoyenneté. Une forme d’égalité et de mixité qui déborde et renverse la norme religieuse et nationaliste. Une utopie ? Oui bien sûr. » (p. 88). Mais l’utopie n’est pas un « idéal », un voeux pieux pour Dominique Eddé, elle est un projet à l’horizon de sa pensée. « L’irréconciliable », renvoyé à un autre temps où « la chute suicidaire » aura conduit les antagonistes au bout extrême de leur force de haine, de destruction et de déshumanisation, et où « la mort vieillit », aboutira, « écueil après écueil », à son contraire et convertira l’utopie en un vécu humain réel, épanoui.
Cette note optimiste qui conclut son essai, esquissée dans les toutes dernières pages, ne l’empêche pas de revenir lourdement sur les méfaits de l’IA au long des derniers chapitres : « Nous sommes désormais des milliards d’individus à consacrer une part énorme de notre temps à la pratique d’une relation désincarnée avec le monde. » (p. 105). Cependant, faisant la part des choses, et dans le contexte global d’une critique exhaustive de la question de l’IA dont elle fait preuve, Dominique Eddé aurait pu en mentionner quelques apports constructifs enregistrés à l’acquis des recherches actuelles en cette science tels dans les domaines éducatifs ou médicaux.
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