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L’outre-clôture dans Une Année chez les Français de Fouad Laroui

Fouad Laroui (2011), Une année chez les français, Pocket (Editeur)

Contrairement à ce que l’on suppose, le temps ne va pas du passé au futur ni du futur au passé, en traversant le présent. Sa vraie direction est celle qui va de l’instant isolé à la continuité temporelle. La durée n’est pas, comme le croyait Bergson, une donnée immédiate de la conscience. Ce n’est pas le temps qui nous est donné ; c’est l’instant. Avec cet instant donné, c’est à nous de faire le temps.

 Marcel Proust, A la Recherche du temps perdu

 Résumé :

Le héros de Laroui dans Une Année chez les Français, ne se reconnait ni dans la culture marocaine, ni dans la culture française. Mehdi a du mal à appartenir à une identité spécifique.

Cette étude recourt au concept de « l’outre-clôture », terme emprunté à Jacques Derrida dans son De La Grammatologie. J’aimerais montrer que le texte de Laroui suit une logique où le sens advient quand le héros explore aussi bien les limites de l’un (Marocain) que celles de l’autre (Français). L’écriture de ce récit donne lieu à un espace-tiers où Mehdi se reconnait comme étant un être appartenant à deux mondes. La mise en scène de la narration (la scénographie) téléporte le héros de la condition d’appréhension à celle d’assurance en soi.

1-La quête de la différence

Dans le texte littéraire, les mots prennent des sens métaphoriques. Ils ouvrent l’écriture sur de nouveaux mots qui deviennent des entités, à partir desquelles le sens se constitue et devient fondement de l’être. L’écriture permet de trouver l’irréductible.  Comme nous l’apprend Barthes, le texte est le produit de la tension entre signifiant et signifié, passant de la neutralité du dictionnaire à une nouvelle économie du signe. Les mots quittent le sens prescrit, conventionnel, « topique », pour prendre celui que leur façonne l’écrivain :

Le Texte contient en lui la force de fuir infiniment la parole grégaire (celle qui s’agrège) quand bien même elle cherche à se reconstituer en lui ; il repousse toujours plus loin— […] il repousse ailleurs, vers un lieu inclassé, atopique, si l’on peut dire, loin des topoi de la culture politisée […]. Il soulève faiblement, transitoirement, cette chape de généralité, de moralité, d’in-différence […] qui pèse sur notre discours collectif (p. 34) (Barthes, 1974, 48 pages)

L’auteur sort des limites qui jusqu’alors régissaient et assujettissaient sa pensée. Dans son effort, il ne se réduit pas à la langue ; il la dépasse en inscrivant sa différence[1]. Se plaçant au-delà de la langue, il exprime sa distance par rapport à cette dernière. Ce dépassement des clôtures, Blanchot en parle dans son livre Le Livre à venir. Il nous explique cette tension par la « rencontre de l’imaginaire », la « loi secrète du récit », la « métamorphose », constatant que le récit favorise l’émergence d’un « évènement », la « naissance [d’une] parole » :

[…] cette distance imaginaire où l’absence se réalise et au terme de laquelle l’évènement commence seulement à avoir lieu, point où s’accomplit la vérité propre de la rencontre, d’où, en tout cas, voudrait prendre naissance la parole qui la prononce. (P. 18)

(Blanchot, 1959, 341 pages)

Le texte rend possible l’apparition d’une nouvelle parole. Elle émerge et prend forme à partir de l’écriture de l’autre. Ainsi, bien que l’auteur n’agisse pas directement sur le monde réel, il transforme son monde intérieur par les défis qu’il se lance, et les victoires qu’il remporte, dans le but de se désaliéner du langage « topique et grégaire », comme nous dit Barthes. Tels que Barthes et Blanchot l’entendent, le récit déconstruit le sens des mots pour en reconstruire de nouveaux mots, de nouveaux sens.

L’être comme écriture, Jacques Derrida en a fait la théorie dans son De La Grammatologie, en pointant l’oubli de cette question, pourtant majeure, dans la philosophie occidentale. Le philosophe de la déconstruction considère l’être, non comme un « signifié transcendantal ou trans-époqual […], mais déjà, en un sens proprement inouï, une trace signifiante déterminée […] » (p. 37).  Pour Derrida, il faut dévoiler l’être de ce qui le voile :

[…] tout n’est pas à penser d’un seul trait : étant et être, ontique et ontologique, « ontico-ontologique » seraient, en un style original, dérivés du regard de la différence ; et par rapport à ce que nous appellerons plus loin la différance, […] (p. 37) (Derrida, 1967, 488 pages)

L’écriture favorise l’émergence de l’espace qui dépasse les clôtures de l’être ou de l’étant, pris séparément. C’est leur différence qui permet l’apparition d’un site, d’un temps où les contradictions s’harmonisent. Homi Bhabha appelle cette condition l’« espace interstitiel », lieu qui surmonte le conflit intérieur entre l’identité et la différence :

Permettre au futur d’advenir, ce pourrait aussi être, littéralement, lui faire place, lui laisser de la place, c’est-à-dire non seulement prendre le temps de son entrée en lice, mais ménager l’espace de sa manifestation, comme si l’espace permettait d’ouvrir le temps (p. 41) (Bhabha, 2007, 480 pages)

Non une entité séparée de soi, l’autre constitue le moi et le forme. L’écrivain francophone maghrébin semble investir l’espace du texte en raison de la non-symétrie entre l’être et la langue dans laquelle il écrit. Ainsi, il bouscule les mots et leur donner un nouveau sens, sens qui traduit sa différence culturelle. Cette lutte contre les mots, beaucoup d’écrivains maghrébins de langue française en parlent. Rachid Boudjedra, par exemple, dit : « Nous avons un rapport quand même dramatique à la langue française » (46). Hédi Bouraoui décrit le combat qu’il se livre avec la langue :

[…] je dois m’«élastiquer » dans la langue, pour exprimer différentes sensibilités de cultures, car si la langue ne charrie pas des cultures différentes, elle n’est pas apte à traduire les réalités différentes qu’on est en train de décrire. (p. 49)

(Patrcie Martin et Christophe Drevet, 2001. 328 pages)

Dans Une année chez les Français de Fouad Laroui, Mehdi, le héros, laisse voir les stéréotypes réducteurs qui conduisent les individus à enfermer l’autre dans des cases, et se faisant, manquent l’opportunité de découvrir l’humanité de l’autre.  Mehdi transforme son isolement et sa marginalité en force en (se) racontant son propre récit, situé entre deux cultures : arabe et française. Le héros de Laroui surmonte l’épreuve des identités réductrices, dans la mesure où son texte lui offre un espace où le « je » se distancie des idées reçues. Ainsi, il parvient à coexister avec la logique de chaque système et apprend à aller-outre. Comme on verra, Mehdi y habitera autrement la langue française. Il dira son amour pour les mots français ; mais il ne manquera pas de prendre ses distances par rapport à ceux qui ne le reconnaissent pas (le professeur de théâtre, Madame et monsieur Berger)[2]. Ainsi, le récit n’est pas seulement la narration d’évènements ; il est le lieu de l’écriture d’un « futur » en train d’« entre[r] en lice», selon le mot de Bhabha. Les chapitres du recits décrivent l’apprentissage de la langue de l’autre, mais aussi la reconnaissance de sa propre culture. Vers la fin du récit, Mehdi pense autrement son être. Il concilie l’inconciliable et devient le site de leur harmonie.

Passons maintenant à l’analyse d’Une Année chez les Français, et montrons que le héros va de l’enfermement à l’ouverture, autrement dit, de la clôture à l’outre-clôture.

 2-Analyse d’Une Année chez les Français ou l’outre-clôture

 On peut dire qu’Une Année[3] décrit deux moments : le moment de l’assimilation du modèle français et le moment de la prise de distance vis-à-vis de cet autre. Si au début, plus spécifiquement dans les quinze premiers chapitres, Mehdi cherche à embrasser le modèle français et se laisser absorber par lui, dans les neufs derniers chapitres, le petit collégien se distancie des Français qui ne l’adoptent pas entièrement. Morel, le pion, Monsieur et Madame Berger, les parents de Denis, Madame Sabine, le professeur de théâtre, considèrent, chacun à sa manière Mehdi comment l’autre. Au début, Mehdi va vers les français. Il se considère comme chez lui et il veut découvrir la culture française. Il passe les weekends et les fêtes chez la famille Berger et il est curieux d’apprendre de nouveaux mots français au point où Madame Berger est impressionnée par le savoir de Mehdi. Le récit est raconté par un narrateur omniscient dont le point de vue est celui de Mehdi.  Attentif, Mehdi analyse tout ce qu’il voit. Modéré dans ses points de vue et non dans l’excès comme Dumont, Morel, Régnier ou Madini, il porte sur le monde un regard candide, qui laisse les extravagances des uns et des autres. Doté d’un esprit d’analyse, il ne se laisse pas intimider par ce qu’il entend. Il décortique ce qui est compliqué et il sépare le vrai du faux. Il défait et refait ce qu’il lit, tant le monde n’est pas donné pour lui, mais à reconquérir : il le montre dans sa rédaction dans le cours de français. Mais, l’entrée de Mehdi au Lycée n’était pas facile. Il y débarque avec deux dindons, offerts au directeur « pour concilier les grâces du directeur du Lycée Français », lui dit Mokhtar.  Sujet de moqueries de Morel, il l’appelle Fatima. Si le monde marocain est décrit par les traits de la spontanéité, la passion, l’entraide, l’improvisation, celui des français est vu comme structuré, prévisible, précis, ordonné.

Il était maintenant chez les français…entourés de leurs immeubles, de leurs bacs à sable, de leurs arbres. Il connaissait beaucoup de noms d’arbres : chêne, marronnier, peuplier, platane, tous glanés dans ses lectures. En arabe, il connaissait qu’un seul mot chajra. Cela veut dire « tous les arbres ». Aucun en particulier. Tous. (P. 34.) (Laroui, 2010, 287 pages)

Dès le premier chapitre, le lecteur apprend que l’imaginaire de Mehdi est marqué par la lecture des bandes dessinées, fables et récits. Contrairement à ses camarades, l’apprentissage du français plonge Mehdi dans le rêve et la contemplation. Il ne rate pas d’occasion pour enrichir son vocabulaire de mots qu’il n’a jamais entendus. Il les note, les analyse et il les décortique.  Quand Morel lui donne le nom de « pélican », il cherche la différence entre « pélican » et « flamant rouge ».  Et Mehdi n’hésite pas à corriger la faute de Morel :

C’est que vous dites « la fille à Chamayrac », m’sieur, mais if faut dire « la fille de Chamayrac »

 Les sept internes ouvrirent grands leurs yeux. On n’avait jamais vu ça. C’était trop beau. Ce bizuth osait corriger Morel ! Il y avait de la gifle dans l’air, du coup du poing dans les gencives, peut-être un meurtre.

[…] Fatima veut m’apprendre ma langue… i déboule d’ la montagne et i veut m’apprendre ma langue..

C’est alors que Ramón Fernández, qui s’était tranquillement remis à manger, leva le couteau et énonça d’une voix claire et nette cette phrase que Mehdi n’allait jamais oublier—:

-N’empêche qu’il a raison

Morel se tourna vers le fâcheux. Il explosa. (PP. 96-97) (Laroui, 2010, 287 pages)

Cette correction montre que la maîtrise de langue française n’est l’apanage des Français. Les étrangers, eux aussi, sont capables de bien parler le français. Ainsi, au fil des chapitres, Mehdi se sent de plus en plus confiant en lui. L’appréhension qu’il avait au début, allait diminuer : « Il lui semble que la boule dans l’estomac avait disparu » (p. 89).

Mehdi n’a plus peur de Morel. Dans le chapitre intitulé, « Le lion déguisé en âne », Mehdi fait face à Morel et continue sa lecture dans le dortoir. Devenant de moins en moins arrogant, Morel finit par offrir une nouvelle édition des Fables à Mehdi, preuve qui montre qu’il le tient en estime. Quant à Dumont, Régnier, Madini, ils sont décrits comme bornés dans leur propre logique. Prisonnier d’un langage artificiel, Dumont réagit avec démesure. Il est fier des gens qui sont morts pour la France[4].  Pour Régnier, il est sous l’emprise des discours marxiste, anti-impérialistes. Il critique la culture américaine, accusant le système capitaliste d’asservir les démunis. Quant à Madini, (chap. 10 et 11), rigide et austère, il ne se donne pas la peine de chercher le sens caché des mots et des choses. Il mémorise ce qu’on lui enseigne, sans aucun discernement. Par exemple, quand il parle de la prière ou de la consommation d’alcool, il a une explication littérale du Coran.

Le désaccord avec les français apparait à plusieurs moments dans le récit. Madame Berger n’accepte pas que Mehdi parle mieux le français que Denis, son fils, lui qui a grandi dans un contexte français.

C’est une question de langue maternelle ! Le fils de Loviconi, la petite Kirchholf, ou Denis, ils baignent depuis l’enfance dans le français, c’est la langue de leur parents. Mais Mehdi, là (Mehdi s’est évaporé), sa langue maternelle, c’est l’arabe. Je veux bien croire qu’il a des dons mais comment pourrait-il mieux que Denis comprendre, euh…, euh…, […] Et comment pourrait-il décrire un saule pleureur ou un mélèze ou un pin parasol, s’il n’en a jamais vu dans son village? (P. 215) (Laroui, 2010, 287 pages)

Ce passage révèle la vision réductrice de Madame Berger en ce qui concerne la langue maternelle. La mère de Denis croit que seuls qui vivent dans une culture donnée la connaissent mieux que les autres. Or ce point de vue est faux parce que bien parler une langue ne dépend pas de la condition de naissance[5]. Le regard de Madame Berger est simplificateur. Cette simplification est synonyme d’exclusion. L’exclusion, Mehdi la reconnait aussi dans le chapitre intitulé : « Van Gogh est marocain ». Dans ce chapitre, le père de Mehdi donne refuge à un homme qui avait des souliers usés : « Ces souliers, c’est mon père… (324) », tandis que Madame Berger, non consciente de la condition de Mehdi, ne comprend pas la phrase de Mehdi. Monsieur Berger, aussi, ne tend pas la main à Mehdi, alors que ce dernier attendait sa main. Pour lui, Mehdi reste l’autre, l’étranger, « Mehdi tenta de se coller un peu à lui pour indiquer sa présence mais rien à faire : la main gauche de M. Berger resta dans sa poche » (p. 218).

La distance entre Mehdi et les Français s’agrandit encore dans le cours de théâtre. Sabine, le professeur, donne le premier rôle à Denis au lieu de Mehdi, lui qui a excellé dans des rôles joués auparavant. Exclu, abattu, il quitte la classe. Désormais, il ne veut aucun contact avec Sabine, « Il essuie, de la manche de chemise, la trace humide que Sabine a laissée sur sa joue (286) ». Les Français n’adoptent pas Mehdi et la distance entre lui et eux est alors consommée[6]. Mehdi dépasse la condition de l’étranger, fasciné par l’autre. Il sort des entités réductrices du « moi » et de l’« autre »[7]. Félicité pour son excellence, il reçoit le premier prix. Désormais, il se reconnait au-delà de toute réductibilité. La citation qu’il se laisse dire vers la fin du récit montre le nouvel espace conquis par Mehdi :

Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. […] Tayeb disait des professeurs de Lyautey que c’étaient des barbares parce que certains vivaient en concubinage (où avait-il une telle information ? De Miloud, sans doute). Et peut-être y avait dans certains comportement, certaines idées de Tayeb quelque chose de barbares aux yeux de.. M. Porte, peut-être ? Mais Mehdi comprenait l’un et l’autre, sans restriction. Ce qui voulait dire quoi ? Qu’il était doublement barbare, ou rien du tout ? (P. 279-280) (Laroui, 2010, 287 pages)

En conclusion, le récit maghrébin est un texte travaillé par la quête de la différence. Il s’agit de sa propre différence qui attend d’être dévoilée. Le texte permet d’atteindre à cet « autrement qu’être », selon l’expression d’Emmanuel Levinas, condition qui défie le connu et le conventionnel. L’être est justement le produit de cette persévérance contre tout enfermement. Mehdi réussit le pari d’être deux en un. Il trouve l’apaisement, tant recherché, qui consiste à concilier l’inconciliable.

Notes

[1] Dans Une Année chez les Français, le héros raconte son passage au lycée français au cours d’une année. Il ne subit pas le modèle français. Il sort différent, changé, vainqueur.

[2] Cette logique nous rappelle nombre récits maghrébins : Le Passé simple de Driss Chraïbi où Driss Ferdi découvre le vrai visage de ses amis, Amour bilingue où le récitant constate l’indifférence de l’étrangère vis-à-vis de la langue arabe.

[3] Pour économiser de l’espace, on renvoie à Une Année chez les Français par Une Année.

[4] Dumont déclare à Sabine son amour, dans le style de Racine.

[5] Dans son Monolinguisme de l’Autre ou la Prothèse de l’Origine, Derrida soutient l’idée selon laquelle qu’il n’a qu’une langue, cependant elle n’est pas la sienne. Selon le philosophe, parler une langue requiert l’articulation de sa différence dans la langue de l’autre. L’« autre » ne renvoie pas nécessairement à l’autre séparé de soi.

[6] Au chapitre 22, Miloud, le concierge, laisse voir sa déception quand où il dit qu’il n’a pas tout ce qu’il mérite en tant que combattant sous le drapeau français.

[7] Mehdi passe les weekends en compagnie de ses cousis. Il en est content. Observateur, il remarque l’écart des joueurs entre les deux équipes jouées. Dans la fête de mariage, Mehdi convainc Najib de ne pas se suicider. Il lui dit de la poésie « le pays et le roi ont toujours besoin de ton arme ».

- Redouane Khamar

Professeur assistant de littérature française et francophone / Faculté des Sciences de l’Éducation (FSE) - Rabat

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